Il y a de l’électricité dans l’air. Sur la scène de l’ODN, l’imposant décor de Falko Herold va passer l’épreuve de la première répétition scène et orchestre. Autant dire qu’il doit être au point… Qu’a donc de particulier l’environnement visuel de ce nouveau Così fan Tutte de Mozart qui s’installe à Genève dès demain?

Décor installé sur toute la largeur du plateau

Il s’inscrit sur un dispositif de tournette, dont le mouvement suit la musique tout en imposant son rythme aux chanteurs. Le procédé n’est pas inédit. On se souvient de celui, particulièrement spectaculaire, du Barbier de Séville mis en scène par Damiano Michieletto dans des décors de Paolo Fantin. L’incessant tournoiement d’une maison découpée sur la hauteur insufflait une urgence vertigineuse à l’œuvre de Rossini.

Le manège de Così sera plus tranquille. Conçu sur deux pièces adossées, le décor n’en demeure pas moins impressionnant, installé sur toute la largeur du plateau. D’un côté, un bar immense. De l’autre, une vaste chambre à coucher. Entre les deux, un mur. L’ensemble tourne sur lui-même selon les besoins de l’ouvrage.

Tout au long de l’opéra, les deux mondes finissent par se mélanger dans un déplacement circulaire.

Comment cette nécessité s’est-elle imposée à Falko Herold? «Le mouvement et la légèreté musicale nous l’ont dictée», révèle le décorateur à qui l’on doit l’Alcina qui inaugura la salle de l’ODN en février 2016. «Avec le metteur en scène David Bösch, nous avons exploré d’autres pistes sur le même principe. Notamment une maison de plage avec barbecue, très ouverte, contre une autre pièce presque noire, pour signaler l’opposition entre comédie et sérieux. Mais nous avons finalement opté pour la dualité homme-femme avec un bar, lieu hautement masculin, et une chambre, univers qui représente particulièrement bien l’intimité féminine. Tout au long de l’opéra, les deux mondes finissent par se mélanger dans un déplacement circulaire.»

«Un outil qui offre de grandes possibilités»

La tournette peut représenter une sorte de personnage principal. Falko Herold la ressent plutôt comme «un outil qui offre de grandes possibilités avec un minimum de manipulation.» La simplicité du procédé binaire s’est aussi inspirée de l’antinomie et de la similarité du comportement amoureux des deux sexes. Le thème fondamental de Così… A l’heure de la pause, le plateau et la salle sont silencieux. La scène s’anime peu à peu au fil de l’arrivée des équipes.

Pour les accessoiristes, un travail titanesque

Coup de feu chez les accessoiristes. Cecilia Viola et sa collègue transportent et installent les objets avant l’arrivée des chanteurs. Damien Bernard surveille la logistique. Pas loin de trois cents bouteilles ont été nécessaires pour remplir les étagères du bar. Les liquides, on s’en doute, sont factices, à part un distributeur de bière bien réel. «Le travail sur les étiquettes a été énorme, révèle Cecilia Viola. Même si on ne voit pas les détails de loin, chacune a dû être transformée en changeant légèrement les dénominations pour des raisons de droits. Les décorateurs ont transpiré, mais se sont aussi amusés avec les noms: Château Bof du Pape, Absolot Vodko, Labal 5…»

Du moindre mégot dans les cendriers, au glaçon disposé sur le comptoir en passant par les torchons et seau à glace à l’arrière, limes et vernis à ongles éparpillés sur la table de chevet, ou pile de chaussures au pied du lit, tout est méticuleusement marqué, noté, photographié. Les objets qui ne sont pas utilisés dans la mise en scène sont fixés pour des raisons de sécurité ou de facilité de rangement. «Sur les rayons hauts du bar, toutes les bouteilles sont collées, car si elles tombaient sur un chanteur, ce serait la catastrophe. D’autant plus avec une tournette, dont le mouvement implique un risque supplémentaire», souligne Damien Bernard.

Le rôle central de la tournette

Dans des armoires ouvertes, de magnifiques robes sont suspendues. Toutes sont des pièces uniques confectionnées dans les ateliers de costumes du Grand Théâtre. En coulisse, Mahi Durel et ses collègues prennent le temps d’un rapide décompte. Une bonne soixantaine d’habits divers, entre ceux du chœur (une quarantaine) et plusieurs par personnages principaux, secondaires ou de figurants. Les matières sont belles, du tulle au cuir, et les coupes adaptées à chaque morphologie.

Le haut-parleur appelle à rejoindre le plateau. Aussi aux tops de départ de la machinerie et des effets lumières, le régisseur de plateau Jean-Pierre Dequaire explique la particularité de la tournette, qui tient un rôle central dans cette production.

Un équilibre délicat

«La gestion de la vitesse est essentielle. Avec le metteur en scène, nous définissons le sens des mouvements, les accélérations et arrêts du dispositif en fonction de ce qu’il souhaite, de la musique et de l’évolution des protagonistes. Ni trop lent pour une bonne synchronisation musicale, ni trop vite si on ne veut pas que les gens soient expulsés du plateau… C’est un équilibre très délicat, qui exige des marquages sérieux selon les positions de face ou intermédiaires. Au maximum de la vitesse, un tour complet prend une minute. Il faut donc s’adapter au temps à disposition, sans aucun manipulateur sur scène.»

Tout se réalise en effet depuis une console centrale. Onze écrans de retour fixent le chef et permettent la précision des départs pour tous les intervenants techniques ou musicaux. Casque aux oreilles, Stéphane Nightingale pilote la tournette sur laquelle les trois tonnes à vide du décor, entièrement construit en deux mois, ont bien l’air de peser leur poids. Le bar nocturne se met lentement en mouvement pour disparaître derrière la chambre lumineuse. Les chanteurs passent d’une pièce à l’autre par une porte que les passions feront claquer dès dimanche…


Opéra des Nations, les 30 avril, 2, 4, 6, 8, 10 et 12 mai. Rens: 022 322 50 50.