L'historien David Hiler est le coordinateur des Journées du patrimoine. Il est aussi, et ce n'est pas accessoire, député vert au Grand Conseil genevois. Nous lui avons demandé pourquoi, selon lui, une telle manifestation autour du Léman avait suscité tant de participations.

David Hiler: – Je vois deux raisons. L'intérêt s'explique par le caractère inédit de la manifestation, qui présente à la fois le patrimoine naturel et architectural et qui explore les horizons artistiques et de savoir-faire autour du Léman. D'autre part, il y a pas mal de gens qui ont simplement une passion pour le lac.

Le Temps: – Comment peut-on expliquer cet attachement que suscite le lac?

– Il n'y a pas d'explication unique, parce qu'il n'y a pas de passion unique. Certains la vivent sur un voilier à la belle saison, alors que, pour d'autres, le Léman est un terrain de recherche. Il y a aussi un aspect identitaire. Pour Genève, cela concerne d'ailleurs plus la rade. Aussi, on redécouvre sans cesse que sans le lac, Genève serait une ville assez banale. C'est peut-être encore plus vrai pour des villes comme Thonon ou Evian.

– Au cours de vos rencontres préparatoires, n'avez-vous pas eu cependant l'impression qu'il existait un point commun entre toutes ces passions?

– J'ai rencontré des gens qui combinaient une multiplicité de points de vue, comme Jaques Naef, qui est navigateur, biologiste, et qui est aussi réellement intéressé par les représentations artistiques. D'autres ont une passion dont le lac est le terrain, comme l'archéologue Pierre Corboud, la secrétaire genevoise de Pro Natura, Christina Meissner, ou le président de la Société nautique de Genève, Michel Toso. Leur approche n'exclut pas les autres, mais elle est particulière.

»En fait, ce qui unit, c'est bien la notion de patrimoine, avec chaque fois une menace. Les sites littoraux qui intéressent Pierre Corboud sont détruits peu à peu par l'érosion. Jean-Bernard Lachavanne, président de l'Association pour la sauvegarde du Léman, mène depuis vingt ans une croisade pour la qualité du lac. La batellerie, pour laquelle les membres de la Nautique ont un amour véritable, est aussi fragile.

»Surtout, cela n'a rien d'artificiel, qu'il s'agisse d'histoire naturelle ou littéraire. Ce n'est pas un gadget de parler Léman et littérature; ce n'est pas anodin. En préparant une telle manifestation, on n'a jamais l'impression d'accrocher des auteurs à un thème comme des papillons. De Rousseau à Godard, il y a une vraie continuité, de vraies questions. Pour chacun, le lac est un motif central et en même temps bien trop riche pour que leurs préoccupations se fondent en une seule.

– Historiquement, il existe des rencontres permanentes entre la littérature et le lac…

– Depuis ce qu'Antoine Raybaud appelle l'invention du Léman, avec Rousseau, puis avec la célébration du culte par Byron et les romantiques français. L'essor touristique et ce qu'il comporte de matériel explique la distanciation des auteurs contemporains. Un ouvrage comme Le Gros Poisson du lac, de Ramuz, est une satire douloureuse. Guy de Pourtalès décrit l'effondrement d'un monde.

– Le Léman est-il sujet de disputes entre les rives française et suisse ou au contraire rassemble-t-il?

– Les regards sont différents mais le lac rapproche. On a un peu perdu cette dimension quand il est devenu moins important au niveau des transports mais on assiste aujourd'hui à un retour de la Compagnie générale de navigation (CGN). Les gens qui naviguent ont la conscience d'une unité complète. Sur l'eau, les frontières n'existent pas. La Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL) a été l'une des premières organisations transfrontalières. C'est un espace qui est en train de retrouver des formes institutionnelles. Le lac justifie des collaborations qui ne vont pas de soi entre deux rives qui ont connu des développements fort différents.

– Vous-même, quel est votre rapport au lac?

– C'est un rapport très citadin avec la rade construite. Tout en regrettant d'autres paysages. Enfant, j'ai d'abord habité aux Eaux-Vives, dans une rue transversale peu éclairée. Je venais de Californie et pour moi, les quais, si lumineux, ont été ma première image positive de Genève.

– En tant qu'historien, vous avez plusieurs fois croisé le lac dans vos recherches?

– C'est en effet un sujet incontournable quand on travaille sur Genève. J'ai surtout été frappé par la volonté, lors des «trente glorieuses», de construire des autoroutes directement sur les rives. Il s'agissait de redonner au lac une fonction utilitaire, mais, comme dans bien des cas, la population, pour des raisons affectives, a opposé son veto face à un monde politique soumis à la technocratie dominante.

»Je suis étonné du peu d'activités culturelles qui ont lieu au bord du lac, dans les parcs genevois. Il faut dire que, contrairement à Montreux, par exemple, les quais ne sont pas séparés de la route par des constructions. Malgré tout, les Fêtes de Genève paraissent s'inscrire dans un grand retour sur le lac.