L’histoire de la musique avance parfois sur les pointes, par petits pas. Un jour – c’était en 1967 –, il y a eu une petite foulée aux airs anodins qui a changé le cours de l’histoire d’une bande de musiciens britanniques. Jon Lord, qui maniait depuis peu les claviers pour Deep Purple, décidait ce jour-là de brancher son orgue Hammond sur des amplis Marshall. Un câble, deux prises connectées et une intuition dont les conséquences feront date. L’instrument qu’on associait depuis les années 1930 aux temples américains et aux chants gospel qui y résonnent toujours, cet instrument électroacoustique aux trémolos de velours, s’affranchissait des autels et entrait définitivement dans l’église du rock, sous des traits distordus, sur des sons qui l’approchaient des guitares.

Aux origines, le jazz

Jon Lord a donc été l’initiateur d’une petite révolution. Il a également été le cofondateur du groupe qui a façonné, avec une poignée d’autres (Led Zeppelin, Black Sabbath…), les codes du hard rock. Le musicien s’est éteint lundi dans une clinique londonienne des suites d’un cancer du pancréas qui l’accablait depuis une année.

Les hommages qui se succèdent depuis l’annonce de son décès évoquent tous un fait d’armes retentissant, en rappelant tout ce que Jon Lord a apporté dans la naissance du titre qui a fait la gloire de Deep Purple: «Smoke on the Water». Cette chanson passe-partout inspirée de l’incendie qui a détruit en 1971 le Casino de Montreux durant le concert de Frank Zappa, doit presque tout au talent d’un orchestrateur affiné. Mais de manière générale, une partie conséquente du génie du groupe qu’il a fondé avec le guitariste Ritchie Blackmore repose sur les épaules du disparu.

Homme de l’ombre, Jon Lord était un musicien qui a regardé longtemps ailleurs avant de se muer en rockeur. Il a étudié le classique et le jazz et entendait suivre les traces d’un modèle, Jimmy Smith, qui avait su avant lui introduire le Hammond dans la cour des musiques populaires. Du jazz, il en fera encore au sein de plusieurs ensembles (Artwood, Flower­pot Men…). Son aventure dans la cour de Deep Purple connaîtra deux parenthèses. Des origines, en 1967, jusqu’à la séparation du groupe en 1976. Puis de sa recomposition en 1984 jusqu’en 2002, lorsqu’il quitte définitivement le navire. En esprit libre, Jon Lord a refusé de s’attacher exclusivement au quintette: il a alors enchaîné les projets et les albums en solo. Il a prêté son art à Whitesnake aussi, pour sept albums et des centaines de concerts.