Musique

Deerhunter, espèce protégée

Huitième album pour le grandiose groupe du sud des Etats-Unis, aussi subtil dans ses compositions que noir dans sa vision du monde

Turn It Up, Faggot! Autrement dit: «Monte le son, pédale!» C’était le titre du premier album des Deerhunter, sorti en 2004, même s’il n’apparaissait pas sur la pochette. Une injure qui leur vaudrait sans doute des centaines de procès pour homophobie aujourd’hui.

Eux jurent que l’insulte leur était régulièrement lancée lors de leurs premiers concerts, et qu’elle raconte des débuts difficiles avec un étrange leader: Bradford Cox, dont la maigreur effrayante, les bras anormalement longs et le drôle de visage – il souffre du syndrome de Marfan – laissent souvent perplexe. Il n’était pas rare de le voir arriver en robe sur scène, pour des performances entre hystérie et énergie du désespoir. Sa souffrance à fleur de peau, ses crises d’identité? On y reviendra plus tard. Mais il est vrai qu’il n’incitait pas un public aviné et impatient à la tolérance.

Bradford Cox a peut-être des apparences de créature d’un autre monde, mais d’où qu’il vienne, il a baigné dans une rarissime source de créativité. Le huitième album de Deerhunter le montre une fois de plus au sommet de sa forme, après le sublime Microcastle (2008), l’apaisé Fading Frontier (2015) et surtout Halcyon Digest (2010), l’un des disques les plus parfaits de la décennie. L’Américain avoue lui-même ne pas tout comprendre à son art: «Je contrôle la structure des morceaux, oui, mais je ne sais pas d’où viennent mes idées. La plupart du temps, je rentre dans une espèce de transe d’où finissent par sortir cinq ou six chansons. Puis le groupe se les approprie et les transforme en produits finis. Il y a plein d’accidents et de choses irrationnelles qui arrivent.»

Des temps difficiles

Impossible de le pousser plus loin dans l’analyse de son œuvre: «Parce que je n’ai aucune légitimité à parler de mon travail. Il n’y a pas de différence entre ce que vous me dites en penser et moi en train de vous expliquer ce qu’il en est. Aucun de nous deux n’a raison ou tort, c’est trop artificiel», avouait-il à The Observer voici quatre ans. On ne va pas s’en plaindre trop fort: il s’agit là d’une forme de pudeur et d’honnêteté, après qu’il a si longtemps multiplié les coups de colère incontrôlés pendant ses interviews. Mais on peut décemment tout pardonner, ou presque, à un jeune homme qui s’est plusieurs fois entendu dire par ses médecins durant son enfance qu’il ne dépasserait pas les 30 ans – il en a aujourd’hui 36.

Qui a longtemps vécu seul, à l’adolescence, dans la grande maison désertée par ses parents divorcés. Sans véritable lien social en raison de son apparence, les ados sachant parfois se montrer cruels. Et qui s’est d’abord défini comme asexuel, puis queer, puis plus récemment comme gay: «Comme ça je n’aurai pas d’enfants, et ils ne seront pas fans de Taylor Swift.» Une boutade. Peut-être. Impossible d’en être totalement sûr, car il jure ne jamais «prendre de décision de manière consciente. Je fais les choses comme elles viennent, et j’essaie de comprendre plus tard.»

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On collabore mieux que jamais […] Le respect a grandi entre nous. On s’en tire bien au final, on aurait pu basculer du mauvais côté

Lockett Pundt, guitariste du groupe

Bradford Cox le répète en boucle depuis quelques années: «J’écris la majorité des chansons, mais l’apport des musiciens est indéniable. C’est quelque chose qui ne bougera plus.» On a quand même voulu vérifier auprès de son guitariste. Lockett Pundt ne nie pas des «temps difficiles», qui remontent à une petite dizaine d’années. Un euphémisme pour confirmer que Bradford Cox jouait parfois les dictateurs et que personne n’arrivait à gérer ses crises à la limite de la bipolarité.

D’habitude, le temps et les tensions finissent par achever les groupes. Mais là, c’est le contraire qui s’est produit: «On s’entend plus que bien, on collabore mieux que jamais. Quand tu vieillis, c’est plus facile de se rendre compte de ce que les gens représentent pour toi. Comme quand tu as des enfants et que tu vois tes parents d’un autre œil. Le respect a grandi entre nous. On s’en tire bien au final, on aurait pu basculer du mauvais côté», conclut Lockett Pundt.

Spontané et sensible

Le guitariste connaît son Bradford par cœur et sait bien qu’il faut juste le prendre comme il est. Que son approche de la vie et de la musique est la même: à l’instinct, ou dans le «flux de conscience», comme il le précise. «Il ne planifie pas grand-chose, voire rien du tout. Et s’il a mal dormi ou s’il passe une sale journée, il ne va pas chercher à mettre un masque pour prétendre que tout va bien. Ce n’est pas possible autrement. Il est très spontané, sensible, intuitif, intelligent. On ne comprend pas toujours où il va, mais il s’en sort à chaque fois. C’est une influence majeure pour nous tous.»

Voilà quatre ans, les Géorgiens d’Athens nous avaient offert un gros regain d’optimisme sur Fading Frontier. «Comme le premier jour du printemps après un hiver très dur», pour un Bradford Cox qui venait de passer plusieurs mois alité après s’être fait renverser par une voiture. Tout est – hélas – rentré dans l’ordre depuis. Ce nouvel album est d’une noirceur terrifiante, avec sa violence omniprésente et sa planète en état de mort clinique. «Oui, c’est un album déplaisant et sinistre. Il y a plein de groupes soi-disant «indie» qui sortent des trucs parfumés à la marijuana, vous pouvez les trouver sur Spotify. On n’est pas là pour offrir ce genre d’amusement. On fait des chansons pour ceux qui cherchent des choses moins évidentes.» Et qui cherchent depuis plus de dix ans à décrypter un personnage fascinant mais toujours indéchiffrable.


Deerhunter, «Why Hasn’t Everything Already Disappeared?» (4AD). Sortie le 18 janvier. En concert le 30 mai à Winterthour (Salzhaus).

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