récit

La défaite vue du ras des pâquerettes

La débâcle de mai 1940 vue par une poignée de prisonniers, notée par l’un d’entre eux. Un grand moment de littérature orale

Genre: Récit
Qui ? César Fauxbras
Titre: La Débâcle
Chez qui ? Allia, 160 p.

Le 29 mai 1940, Gaston Sterckeman est fait prisonnier près de Dunkerque. Ce journaliste, qui signe César Fauxbras, note les propos de ses compagnons. «Avant la capture, il n’y avait rien à écouter», écrit-il en 1965, «car le citoyen mobilisé gardait la bouche cousue. Même dans la déroute, il craignait trop les mouchards et les tribunaux militaires pour oser se soulager par des lamentations ou des imprécations. Dès qu’il eut été pris, et libéré de sa terreur, il vida son sac.» Né en 1899, Fauxbras s’engage comme mousse en 1914. Il fait carrière dans la Marine nationale puis dans la Marine marchande. Syndicaliste, libertaire, il publie plusieurs romans et témoignages.

Transféré dans l’armée de terre, il écrira, à la Libération, un journal sur la défaite de 1940, refusé par les éditeurs: «Ces messieurs ne pensent pas que la vérité sur mai 40 soit bonne à dire en 1965. Attendre 1980 (ou 2000?)», écrit-il sur une enveloppe trouvée avec ses manuscrits par son petit-fils. C’est ce dernier qui édite et annote le texte de La Débâcle.

Il aura donc fallu attendre 2011 pour que ce témoignage surgisse, sa jeunesse et sa verdeur intactes. Le sous-titre déjà vaut programme: «Les raisons, exposées par lui-même, qu’avait au mois de mai le soldat français réserviste de ne pas vouloir mourir pour Dantzig».

La quatrième de couverture, elliptique, comme Allia les aime, indique la tonalité: «Où qu’ils vont le mettre ce coup-ci, le troufion inconnu? A Perpignan?» Pour déjouer la peur, les armes populaires de la gouaille et de la dérision. Le ras-le-bol (beaucoup ont déjà fait 14-18), la rage et la honte, la révolte contre les cadres de l’armée et les politiciens sont exorcisés par le verbe. Les prisonniers espèrent être rentrés dans un mois, s’inquiètent de la fidélité de leurs épouses, de leur boulot, du montant des soldes et des indemnités à venir: «Je me serais consolé si on m’avait coupé une jambe, ou bien si j’avais perdu un œil. J’aurais touché une bonne pension. Mais je me serais jamais consolé si j’avais été blessé aux parties, parce que ça, les parties, on ne peut réellement pas s’en passer.»

«Si c’était à refaire…»

Ils refont l’Histoire, jugent leurs généraux, comparent l’armée française à l’anglaise et à celle des Boches et des Fritz. Ils improvisent un dialogue entre l’ambassadeur de France à Berlin et Ribbentropp, négociant le nombre de morts. Ils ont été floués, on les a menés au casse-pipe. En général, ils rigolent: ils ne sont pas morts. Ils ont faim, mais les officiers aussi et c’est déjà une consolation. De temps en temps, une discussion politique dégénère, la lutte des classes survit à la défaite. A la fin, un échange entre un curé allemand au français hypercorrect et des prisonniers exaspérés résume l’idée générale: «Merde et remerde de nom de Dieu de bordel à cons, si c’était à refaire alors ces vaches de Boches ils entendraient parler de moi.»

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