Claude Habib.Galanterie françaiseGallimard, 443 p.Peut-on être féministe et écrire une histoire de la galanterie? La question n'est pas impertinente. La galanterie, en son essence, procède d'une conviction contraire à toutes les idées d'égalité entre les sexes. Elle pose, implicitement, que les femmes sont là pour plaire, qu'elles sont l'objet du désir des hommes. A ce présupposé s'ajoute ensuite un renversement paradoxal: puisque les femmes sont plus faibles que les hommes, ces prédateurs invétérés, il faut les protéger en faisant semblant qu'elles sont les plus fortes et pour cela il faut remettre entre leurs mains le jugement porté sur la légitimité de ce désir. Dans l'échange galant, c'est la femme qui dicte la règle du jeu. C'est elle qui détermine les limites, qui agrée, ou non, l'hommage qui lui est rendu. La galanterie, en d'autres mots, repose sur une inégalité qui va main dans la main avec une hiérarchie. La femme est placée plus haut que l'homme, elle doit être traitée avec le respect dû à un rang supérieur. Comment concilier cette inégalité avec l'égalitarisme dont nous avons fait un credo?

Cette question, c'est une historienne qui la pose et qui dès lors s'engage dans la gageure difficile à tenir de réhabiliter sa nostalgie d'un âge galant sans renier pour autant son propre passé de militante féministe. Claude Habib a pour elle d'abord l'honnêteté d'un questionnement avec lequel on ne peut que sympathiser. Irritée aussi bien par la disparition des formes de courtoisie que la galanterie offrait aux femmes que par le refus que les formes radicales du féminisme opposent à un accord entre les sexes, elle cherche une voie médiane qui admette à la fois ce qu'un de ses livres précédents avait nommé le consentement amoureux et la survie d'un comportement galant dont elle déplore la disparition. Son histoire est en même temps un plaidoyer.

Galanterie française. Le titre du livre revendique une particularité nationale qu'il n'est pas sûr que nos amis italiens admettent sans broncher. Où la galanterie est-elle née? Claude Habib répond en substance: dans l'aristocratie française d'Ancien Régime, et notamment dans le premier tiers du XVIIe siècle. On aurait pu, toutefois, remonter aussi bien à l'art de vivre des cours italiennes de la Renaissance qui a servi de modèle à la France. Le Livre du Courtisan de Balthasar Castiglione, qui date de 1528, est déjà parfaitement galant comme l'est, dans la poésie de l'époque, la soumission amoureuse censée régler les rapports aux dames. Que le comportement galant ait par la suite été assimilé à la France a sans doute deux raisons. La première est le rayonnement européen qu'aura bientôt la cour de Louis XIV. La seconde est que cette cour peut faire fond non seulement sur toute une série de traités de savoir-vivre, mais encore sur une illustration romanesque très riche dont, après les précisions de L'Astrée, la Carte de Tendre de Mlle de Scudéry est peut-être le symbole le plus raffiné et le plus connu. Ce que l'on comprend à lire les commentaires qui détaillent cette Carte dans Clélie, le roman où elle parut, c'est que la galanterie est inséparable à la fois d'une forme de société et d'un art de vivre, d'une recherche de ce qu'on nomme aussi la civilité qui sont en effet le résultat du long effort que la France a fait pour laisser derrière elle les sanglantes brutalités des guerres de Religion qui l'avaient déchirée au XVIe siècle. Ce que l'auteur montre de la façon la plus convaincante, c'est à quel point un tel type de comportement est déterminé par l'époque et donc combien inévitables ont été son évolution et son effacement.

Il est difficile de ne pas approuver le projet qui a gouverné l'écriture de cet ouvrage. Claude Habib a clairement la nostalgie d'un consensus social, notamment dans le rapport entre les sexes, qui ne soit pas fondé, comme il l'est trop souvent aujourd'hui, sur le seul régime du soupçon. Au-delà de la galanterie, ce dont elle rêve clairement, c'est d'un respect mutuel sans paternalisme ni intentions cachées, qui ne prétexte pas d'un consentement au désir pour réduire les relations entre hommes et femmes au seul jeu de la séduction. Le but moral de son livre me semble irréprochable. Aussi bien les critiques qu'on peut lui adresser sont-elles d'un autre ordre. Le livre dépend de façon trop visible d'un petit nombre de sources, certes de bon aloi, mais en nombre trop limité. L'information dont dispose l'auteur est trop clairement de seconde main. Naviguant entre la sociologie, l'histoire, la littérature et ce qu'on appellerait outre-Atlantique les gender studies, elle se permet des raccourcis ou des affirmations qu'un historien voudrait voir nuancées, voire modifiées. Cela n'enlève rien toutefois à la légitimité de la protestation qui lui a mis la plume à la main.