Genre: JAZZ
Qui ? Avishai Cohen with Nitai Hershkovits
Titre: Duende
Chez qui ? (Blue Note/EMI)

Encore un de ces duos piano-contrebasse à fendre l’âme! Ils sont d’ordinaire le fait de têtes chenues et de doigts guettés par l’arthrose (le dernier en date associe Hank Jones à Charlie Haden et hante encore nos nuits), mathusalémiques sages à têtes chercheuses qui livrent la quintessence de leur art dans ces discussions au coin du feu – ou de la forge. Spectaculaire rajeunissement de la formule avec ce Duende que rien ne laissait prévoir, coup de cœur d’un contrebassiste de la relève porté aux nues par la critique et donc très accaparé par sa carrière, pour un pianiste totalement inconnu découvert «in a little coffee place in Tel-Aviv»: pas de quoi faire saliver le staff marketing de Blue Note.

Avishai Cohen parle d’évidence: impensable pour lui de passer à côté de cette association avec Nitai Hershkovits, à laquelle il a voulu donner la forme pure – ou crue, c’est tout un – d’un duo sans filet ni faux-semblant. Un challenge, oui, mais sur le mode feutré de la contre-exhibition, le grand perdant de ces courses au dépouillement étant toujours celui qui par vantardise ou manque de self-control laisse traîner dans la conversation une note inutilement décorative. C’est peut-être parce qu’ils prennent cette règle très au sérieux que nos duettistes aboutissent à un disque d’une exceptionnelle concentration.

Sa durée d’abord: circonscrire un CD à 34 minutes relève aujourd’hui du postulat éthique, de la baffe aux consuméristes pour qui pareille pingrerie ne peut qu’être le fait d’inadaptés dramatiquement à court d’inspiration. Concentration surtout parce que rien ne vient freiner l’élan de deux gymnastes de la note bleue obnubilés par un idéal du rebondissement, à la fois physique et narratif, qui rend leur chorégraphie instrumentale doucement imprévisible. Dans le délié d’Avishai Cohen, on retrouve une gloutonnerie d’enfant pas sage, qui a dû se faire taper sur les doigts plus souvent qu’à son tour dans son parcours académique, et en Nitai Hershkovits on découvre en retenant son souffle le toucher et les idées d’un pianiste réellement personnel et non, agréable surprise, d’un clone de Keith Jarrett clonant Bill Evans. Commencez peut-être par «All Of You» ou «Central Park West»: si vous n’êtes pas en état de lévitation dès la troisième mesure (la quatrième pour les plus lents), c’est que vous cauchemardez sur votre déclaration d’impôt, ou tout simplement que vos neurones vous lâchent.

A côté de compositions personnelles inégalement mémorables, qui ont déjà commencé à rendre nerveuse la très puritaine coterie des collets montés pour qui une belle mélodie est suspecte par principe, il y a les standards. Et là, même les tristes jubileront. Si nos deux compères de la relève, censément tournés vers l’avenir dans ce qu’il a de plus vierge, esquissent pareil pèlerinage vers le passé le plus largement plébiscité, ce n’est pas pour «faire du chiffre», comme disent les yuppies du business: la seule raison – elle est à la fois naturelle et ontologique – de jouer les standards aujourd’hui, c’est qu’ils sont là, mailles intemporelles d’un chandail qui tient chaud à la mémoire. Ce qu’on entend aussi dans leur approche décomplexée de ce matériau, c’est le plaisir ludique de jongler avec quelques-uns des objets emblématiques d’un savoir: manière de rappeler que le jazz est par essence une musique de transgression, y compris à l’égard de sa propre histoire.