Au moment où le terrorisme squatte tous les esprits, voici un film qui tombe à pic. A Cannes, en compétition, la paradoxale douceur de Plus fort que les bombes (Louder Than Bombs), troisième opus du Norvégien Joachim Trier, était passée un peu inaperçue au milieu d’affirmations plus fortes – ou simplement bruyantes. Suite aux attentats de Paris, les distributeurs français ont cru bien faire en le rebaptisant Back Home. Voilà qui ne déplacera pas plus les foules, trop occupées ailleurs. Mais on vous l’assure: si vous êtes un peu las de l’ambiance de paranoïa généralisée et ne communiez pas au culte Star Wars, ce film est pour vous.

On y découvre plutôt l’écho intime de bombes lointaines, le doute qui mine nos existences, le poids de l’incommunicable. Pas de quoi faire du grand cinéma? Voire. Car ce Trier-là possède un ton personnel qui ne doit rien à personne. En allant réaliser ce film en banlieue de New York, l’auteur francophile de Nouvelle donne (Reprise, 2006) et d’Oslo, 31 août (2011) a surpris. Mais la revision loin de Cannes le confirme: même sans son acteur magique Anders Danielsen Lie, même en langue anglaise, il explore la psyché masculine avec une sensibilité sans égale, qui ressuscite des possibilités oubliées depuis les années 1960.

Le premier plan d’une main d’adulte tenant une menotte de nouveau-né annonce la couleur: il sera ici question de paternité, de transmission, de fragilité. On est dans un grand hôpital et le professeur d’université Jonah (Jesse Eisenberg) part en quête de nourriture pour la jeune mère, son épouse. Mais au coin d’un couloir, il tombe soudain sur une ex, venue quant à elle veiller sur sa mère mourante. Méprise, trouble et retour muet, les mains vides.

Jonah ne va pas tarder à retourner dans la maison de son enfance, à l’appel de son père Gene (Gabriel Byrne) qui se trouve dans l’embarras. Trois ans après la disparition tragique de sa femme Isabelle (Isabelle Huppert), qui était photographe de guerre, un article pour accompagner une exposition hommage va révéler un fait qu’il avait préféré taire à son fils cadet Conrad (Devin Druid): sa mère s’est suicidée. Sûrement, Jonah saura mieux parler à celui qui est devenu un adolescent rebelle, en permanence plongé dans ses écouteurs et ses écrans?

S’ensuit une narration d’une complexité qui n’a rien à envier aux fameux puzzles d’Atom Egoyan (Family Viewing, De Beaux lendemains, Adoration, etc.), mêlant les temporalités, les points de vue et les voix off avec une belle fluidité. Une séquence de filature du cadet par le père, filmée selon deux angles différents, est à cet égard exemplaire, montrant à quel point Gene et Conrad sont loin de se comprendre. Une structure trop alambiquée? Peut-être, mais qui sait aussi ménager des pauses qui deviennent autant de moments de grâce pure.

Tandis que Jonah souffre d’un baby blues version paternelle (Eisenberg est excellent, mais ce n’est sans doute pas la meilleure piste du film), leur père se console de l’éclatement de sa famille dans les bras d’une collègue qui n’est autre que la prof de classe de Conrad au lycée. Pour finir, l’ado taiseux, à la fois hanté par l’accident de sa mère et secrètement amoureux d’une fille de sa classe, gagne une importance au moins égale. Joachim Trier et son fidèle scénariste Eskil Vogt tirent ces trois fils narratifs en parallèle, tout en accordant à la mère quelques flash-back.

Discrètement, ses scènes esquissent l’histoire d’une famille aux rôles inversés, où la mère était l’aventurière idéaliste tandis que le père sacrifiait son premier job de comédien pour mieux prendre soin de leurs fils durant ses absences. Mais Isabelle est devenue accro à son métier-passion, au danger, à la guerre elle-même. Jamais vraiment là quand elle était de retour à la maison, mais de plus en plus gagnée par le doute quant à son engagement, elle s’est retrouvée comme vidée au moment de raccrocher…

Ces sentiments indicibles et l’héritage de non-dits qui en découle, il faut voir avec quelle finesse le cinéaste les communique, ou plutôt les distille. Le thème de l’infidélité amoureuse les cristallisera. Comment dire aux autres qu’un veuf peut avoir besoin de compagnie féminine? Qu’un jeune père peut être gagné par la panique? Qu’un adolescent renfrogné rêve d’absolu? Fort de sa position médiane, à juste 40 ans, le cinéaste investit ses protagonistes à égalité: il est à la fois ce père désemparé, cet aîné qui conseille à son frère de serrer les dents durant ces cruelles années, ce cadet désespérément geek épris d’une petite gourde populaire.

A l’image de son double titre, Back Home/Louder Than Bombs ne possède pas la bouleversante limpidité d’Oslo, 31 août, qui nous faisait suivre la dernière journée d’un suicidaire. Malgré la gravité du propos, on trouve ici quelques scènes plutôt comiques et d’étonnantes échappées oniriques. Mais on retrouve surtout cette douceur, ce «sotto-voce» qui rend le style de Trier si unique. Il faut voir la scène où Conrad raccompagne l’élue de son coeur, pompette après une soirée trop arrosée, et attend pendant qu’elle se soulage derrière une voiture, le regard perdu dans le firmament. Il n’y a pas un seul instant dans toute la saga de La Guerre des Etoiles qui vous fasse ressentir ce qui vous saisit alors: la conscience de l’insignifiance de nos rêves et de la terrible fragilité de nos amours dans le grand silence du monde.

**** Back Home (Louder Than Bombs), de Joachim Trier (Norvège France – Danemark 2015) avec Jesse Eisenberg, Gabriel Byrne, Devin Druid, Isabelle Huppert, Amy Ryan, David Strathairn, Ruby Jerins, Rachel Brosnahan, Megan Ketch. 1h49