exposition

Degas tardif, Degas moderne

La Fondation Beyeler consacre une exposition aux pastels et sculptures à partir de 1886. Le peintre s’y révèle sous un jour méconnu

L’exposition Degas de la Fondation Beyeler a l’avantage d’être à la fois ciblée sur la dernière période, la moins souvent montrée et documentée, et particulièrement abondante (elle comprend 150 pièces).

Célébré pour sa participation au mouvement impressionniste, qui s’est poursuivie jusqu’à la dernière exposition du groupe, en 1886, Edgar Degas l’est moins en effet pour ses travaux ultérieurs, qui pourtant conduisent plus directement à la modernité. Jusqu’à son dernier déménagement, en 1912, alors qu’il avait repris ses distances et son indépendance, il a créé les compositions singulières et merveilleuses montrées à Riehen cet automne. Renoir lui-même ne s’y est pas trompé, qui a estimé que «c’est à partir de 50 ans que son œuvre s’élargit et qu’il devient Degas».

Très simplement organisée selon les thèmes abordés par l’artiste, au fil de séries sans cesse réitérées et amplifiées, la manifestation mêle en revanche les techniques, comme l’a fait l’artiste lui-même, dans une certaine mesure. Huiles, pastels surtout, monotypes rehaussés à la craie, dessins préparatoires, figures modelées dans la cire, coulées ensuite, à titre posthume, dans le bronze (Degas a été un tout grand sculpteur, expressif et inventif), les matières sont primordiales dans cette phase de l’œuvre. Si bien que le traitement de la couleur à l’huile ressemble aux effets du pastel, et que celui-ci, dont Degas s’est fait l’un des rénovateurs, suscite des effets picturaux inédits.

Les thèmes donc, réunis en séries, ce principe de la série apparaissant comme un autre élément de modernité: les danseuses d’abord, non plus les fées évoluant sous les feux de la rampe, aux tutus brodés de couleurs et illuminés avec beaucoup de douceur, comme par le passé, mais les petits rats usés avant l’heure, fatigués, vraiment éreintés, bâillant, se courbant, attendant patiemment dans les coulisses, ou alors dansant presque mollement au sein d’un paysage de carton-pâte plus vrai que nature.

Puis, les chevaux, assez peu nombreux à vrai dire parmi cet ensemble, qui comprend néanmoins le très frappant Jockey blessé de 1896-98, vision de notre finitude due à un artiste particulièrement obsédé, dans sa vieillesse, par la mort.

Une salle réunit les paysages, révélation de cette exposition, puisqu’ils ont été peu mis en scène, et rarement dans un tel ensemble. Paysages imaginaires, visions oniriques qui frisent l’abstraction. Le peintre a emmagasiné des impressions de voyage, lors de séjours à Naples ou en Bourgogne, il a laissé ces impressions fleurir dans sa mémoire, avant de les recomposer en atelier. Un Lac dans les Pyrénées, par exemple, se résout en une esquisse vague, dans des tonalités camaïeu, sorte de trou creusé dans une matière grumeleuse. Tandis que Forêt dans la montagne oppose l’opacité d’une forme verte, à l’allure de créature fabuleuse, au traitement évanescent du ciel et à la silhouette frottée d’un arbre qui se profile à l’horizon. Quant au Vésuve, il surgit sous un ciel fauve auquel son panache ajoute des vapeurs, à la façon d’un Turner qui eût renoncé aux séductions du romantisme.

Le grand thème de cette dernière période, ce sont les femmes à leur toilette, dont Edgar Degas a donné des versions originales et fascinantes. Chevelures orange comme un autre panache et tordues sous le peigne, bras levés, coudés, exhaussés dans la lutte, chair où gicle la lumière en longues tracées blanchâtres, les femmes en question se plient en deux au sortir du tub afin de mieux s’essuyer les pieds, lancent une jambe par-dessus le rebord, se frottent avec des serviettes maculées de couleurs. Elles ploient leur lourdeur et, après tant d’efforts (il faut se souvenir que les accessoires de la toilette, jadis, offraient moins de confort qu’aujourd’hui), elles adoptent des poses improbables et peu gracieuses, et se reposent (différentes versions du Repos après le bain, ou du Petit Déjeuner à la sortie du bain, qui nécessite la présence d’une servante munie d’une tasse fumante). Le tout, à Riehen, s’exhibe sur des parois gris clair, la meilleure teinte sans doute pour un accord parfait avec les dominantes ocre ou bleu pâle, les rehauts d’un bleu intense, les fantaisies lilas et ces ombres brunes des salles de danse, où glisse le vert des tutus.

Fils d’un riche banquier, Hilaire Germain Edgar De Gas, né en 1834, a connu une jeunesse aisée; sa rencontre avec Ingres le marquera durablement. Et la fortune familiale lui assurera un début de carrière simplifié, à l’écart de la vie de bohème.

Après 1886, terme de l’aventure impressionniste, Degas, célibataire promis à un isolement croissant (il avait choisi le «mauvais parti» dans l’affaire Dreyfus), se réserve au dessin et au pastel, puis à la sculpture, plus adaptée à ses problèmes de vue. Alors qu’une reconnaissance internationale lui est acquise, il renonce à tout travail artistique durant les cinq dernières années de sa vie. Il meurt en 1917, dans une situation conforme à ses vœux: «Je voudrais être illustre et inconnu!»

Edgar Degas. Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061 645 97 00). Tous les jours, 10-18h (me 20h). Jusqu’au 27 janvier.

«C’est à partir de 50 ans que son œuvre s’élargit et qu’il devient Degas»

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