Bande dessinée

D’Einstein à Pollock, Liv Strömquist épingle les pires «petits amis» de l’histoire

Avec «I am every Woman», l’auteure suédoise revient sur ces hommes qui ont fait l’histoire et détruit leurs compagnes, rendant à ces dernières l’hommage que la société ne leur a jamais réservé

Qu’ont en commun Edvard Munch, Percy Shelley, Elvis Presley, Staline et Jackson Pollock? Tous ont l’honneur de figurer en tête du classement des «pires petits amis de tous les temps», selon la décapante créatrice de bande dessinée Liv Strömquist. Dans son dernier album, I am every woman (Je suis toutes les femmes), la Suédoise de 40 ans nous invite à nous pencher sur le destin de celles qui ont permis aux grands hommes de poursuivre leur carrière, et sans lesquelles leur œuvre, qu’elle soit politique, artistique ou scientifique, n’aurait jamais pu voir le jour. Toujours avec humour, sa marque de fabrique.

Le Temps: Votre livre met en avant les femmes derrière les grands hommes. Pourquoi n’avoir pas plutôt écrit sur les femmes oubliées qui ont elles-mêmes créé des chefs-d’œuvre?

Liv Strömquist: L’histoire des femmes m’intéresse énormément. Il existe beaucoup de livres au sujet de celles qui furent oubliées au cours de l’histoire: celles qui ont accompli des choses formidables et dont personne ne se souvient. Mais les femmes qui n’ont pas accompli de grandes choses m’intéressent tout autant. Car en passant leur vie à prendre soin des autres, à être de belles épouses et petites amies, elles n’ont pas pu être actives dans le monde artistique, politique ou scientifique.

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Si vous lisez les biographies des hommes qui ont compté, vous réalisez qu’il y a toujours eu dans leur sillage des femmes qui les soutenaient, calmaient leurs angoisses, élevaient leurs enfants, et ce soin constant, ce sacrifice joue un rôle crucial dans le travail que les hommes en question ont réalisé. Autour des femmes artistes ou politiques, en revanche, il est rare de voir un tel système de soutien, de voir graviter autour d’elles des hommes qui sacrifieraient leur vie pour leur réussite à elles. Des hommes qui leur permettraient d’être de vraies emmerdeuses, des soûlardes à longueur de journée. Donc j’ai eu envie de me pencher sur ces femmes de l’ombre.

De Mao Zedong à Elvis Presley, de Staline à Jackson Pollock, comment avez-vous établi votre classement des «pires petits amis de l’Histoire?»

Tout ce classement est une blague, mon but est de faire rire le lecteur. Je me base sur mon intuition, je ne fais pas de recherche scientifique. Quand je dis que Karl Marx est un des pires petits-amis de l’histoire, je le formule ainsi parce que c’est drôle. Mais cela n’enlève rien au fait qu’il couchait avec l’employée de maison…

Pourquoi ces femmes ont-elles accepté, parfois à des siècles d’intervalle, de se sacrifier pour leur mari ou compagnon? Pourquoi ont-elles consenti à vivre des relations abusives?

La société – au regard de l’histoire – a donné aux hommes et aux femmes des opportunités très différentes. L’épouse d’Einstein vivait à une époque où les femmes n’étaient même pas autorisées à aller à l’université (même s’ils ont fait une exception pour elle). Et même si hommes et femmes ont, légalement, les mêmes droits politiques et les mêmes opportunités économiques aujourd’hui, ces attentes obsolètes au sujet de ce que devrait être ou faire une femme existent toujours. Ces clichés liés à ce qu’est une vie réussie pour une femme, sont bien vivants.

D’où vient le titre du livre, «I’m every woman» (Je suis toutes les femmes) et quelle est la signification du dessin que vous avez mis en couverture du livre, ces deux femmes semblables qui se tiennent le visage, comme en miroir?

Le titre est extrait d’une chanson de Chaka Khan qui date de 1978, et dont les paroles décrivent bien cet idéal de l’épouse censée se sacrifier pour son mari: «I am every woman – it’s all in me – anything you want done baby – i’ll do it naturally». (Je suis toutes les femmes – tout cela est en moi – tout ce que tu veux que je fasse, chéri – je le ferai naturellement). Mais les mots «I am every woman» peuvent aussi être synonymes de sororité. Souligner le fait que la condition des femmes, dans une certaine mesure, a quelque chose d’universel, les femmes sur lesquelles j’écris, c’est aussi vous et moi. Ces deux visages face à face représentent une invitation à la fois à l’entraide entre femmes, mais aussi à regarder en face sa propre vie.

Vous critiquez aussi la parité promue par de nombreux courants politiques, invitant le lecteur à y réfléchir à deux fois. Quel message souhaitez-vous faire passer?

Quand on se concentre seulement sur le fait d’avoir autant de femmes que d’hommes aux différents postes qui régissent la société, on n’engage pas vraiment de révolution des mentalités. Il peut en résulter un changement symbolique, un semblant d’égalité, sans que ne soit vraiment remis en cause le statu quo dans les esprits. Je crois par conséquent qu’un vrai changement féministe de la société demande plus que de prôner partout la parité.

A quel moment avez-vous pris conscience du fait que vous étiez féministe?

Dans le village où j’ai grandi, les garçons ont toujours fait plein de choses: ils jouaient dans les groupes de musique, ils faisaient du skate, ils imaginaient des graffitis et des BD tandis que les filles étaient juste là, autour d’eux, à les regarder faire. Nous n’étions que des spectatrices pour eux, encouragées seulement par la société à nous intéresser au maquillage et à notre image. Je m’ennuyais et je voulais créer quelque chose, mais tous les auteurs, musiciens, artistes etc. dont on étudiait le travail à l’école étaient des hommes. Il y avait très peu de modèles féminins.

A 17 ans, je suis allée rendre visite à ma sœur à Stockholm, et par accident on a atterri dans un café alternatif où avait lieu une lecture féministe. Cet instant a complètement changé ma façon de penser. Je suis rentrée au village, j’ai rompu avec mon copain de l’époque, j’ai lu tous les livres féministes de la librairie locale (soit trois ou quatre) et je suis heureuse depuis. Devenir féministe m’a vraiment permis de voir les choses différemment et m’a donné envie de faire bouger les lignes.


Bande dessinée
Liv Strömquist
I am every woman
Edition Rackam, 112 p.

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