Sur scène, il a un humour cinglant. Par les mots et sur son instrument, il joue d'une repartie brûlante. En 1990 déjà, dans ce premier album aux incrustations calligraphiques, Al-Jadida, Rabih Abou-Khalil mettait en jeu un sens inné de la provocation. Avec son inséparable percussionniste Nabil Khaiat, il se livrait à des logomachies somptueuses. Dix ans plus tard et après autant de disques, le sémillant Libanais continue d'inventer une manière de troisième courant épanoui, investi d'arabesques classiques mais aussi d'un art de la composition relevant de la musique contemporaine occidentale.

Le joueur d'oud (luth arabe), contraint de s'installer en Allemagne en 1978 pour cause de guerre civile, y développe un style inédit. Mais, plus encore, il invente ce qui devrait être le modèle d'un musicien issu de la tradition. Parce qu'il est un leader consommé, Rabih Abou-Khalil ne laisse à personne le soin de diriger sa carrière. Contrairement à l'usage en matière de world music, où le signataire doit se plier aux exigences d'une production formatée, il convoque lui-même des artistes férus de musiques improvisatoires (Michel Godard au tuba, Vincent Courtois au violoncelle) et les forme à l'écriture modale arabe.

La plupart de ses enregistrements sont donc historiques. Pour s'en convaincre, il faut écouter la version du standard «Caravan» de Duke Ellington dans l'album Roots & Sprouts ou la longue pièce «The Pain After» du disque Arabian Waltz, dans laquelle le quartette à cordes Balanescu évoque davantage Erik Satie que les maîtres traditionnels de Beyrouth et du Caire. Le luthiste y tisse une esthétique complexe, faite de collages successifs, d'allusions feintes.

A un lien souvent étouffant aux racines, Rabih Abou-Khalil a fait un pied de nez monumental. Fuyant les orientalismes de tout acabit, il semble se saisir d'une forme séculaire comme d'un simple matériau de travail. Une espèce d'a priori, un palier. Les gammes orientales ne sont pas, chez lui, les vecteurs d'une imagerie de supermarché ou de divans trop confortables.

Inspirés par sa démarche fondatrice, plusieurs musiciens paraissent aujourd'hui suivre cette voie. Le flûtiste turc Kudsi Erguner, dans son album Ottomania, invite les compagnons de route usuels du Libanais. Le guitariste vietnamien Nguyen Lê revisite ses origines avec une arrogance qu'Abou-Khalil a peut-être initiée. Sur tous les continents, les artistes s'interrogent sur le regard occidental. Après des décennies de surproduction et d'affadissement révoltant, ils choisissent de ne plus suivre aveuglément le diktat du marché discographique.

Rabih Abou-Khalil, âgé de presque 50 ans, ne donne donc pas dans les sucreries sonores. Acides, tourmentées, ses compositions reflètent en réalité certaines tensions irrésolues. Dans chacune de ses interviews, il doit se justifier d'un parcours hors norme et d'une œuvre radicale. Le poids des prophètes, sans doute…

Rabih Abou-Khalil en concert, me 23 août à 20 h 30, Théâtre de verdure, Genève. En cas de mauvais temps, le concert aura lieu au Victoria Hall.

Rens. au 022/418 65 30.