Pour une partie de la population, vivre à Genève est illégal. Ce sont ces personnes que Laurence Rasti a choisi de montrer à travers l’exposition Délits de séjours, ou quand le simple fait de déambuler dans les rues peut être source de stress, d’incertitudes, voire synonyme d’expulsion. Un travail compliqué, qui joue avec les paradoxes que crée le médium photographique, lui qui a tendance à mettre en lumière les sujets sur lesquels il braque son objectif. Laurence Rasti se sert de la pénombre, de l’éloignement, de l’évocation pour aborder frontalement cette thématique tout en préservant la part d’obscurité et d’anonymat que ceux et celles que l’on appelle «sans-papiers» doivent conserver par nécessité ou par survie.

Délits de séjours s’inscrit dans le cadre des enquêtes photographiques genevoises. Ces commandes documentaires servent à la création d’un patrimoine iconographique cantonal en abordant des thématiques précises. Le premier volet, commencé en 2016, mettait à l’honneur la pratique sportive en la déclinant sous trois angles: sociétal, territorial et culturel. Avec son exposition sur les sans-papiers, Laurence Rasti lance un nouveau cycle triennal sous le signe de la mobilité. Ses images prennent possession de la rue et sont affichées à différents points nodaux de la ville. Rencontre avec la photographe, à quelques mètres de l’un de ses édicules érigés sur le carrefour de Plainpalais.

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Le Temps: Quand la ville vous a contactée pour ce projet sur la mobilité, pourquoi avoir décidé de photographier les personnes en situation irrégulière?

Laurence Rasti: J’ai très souvent travaillé sur les questions de migration et d’identité. Quand on m’a proposé cette enquête photographique à traiter sous un angle sociétal, j’ai tout de suite voulu aborder ce sujet. Je pensais tout d’abord orienter mon travail autour de la naturalisation, processus que j’ai moi-même vécu très jeune car mes parents sont venus en Suisse depuis l’Iran. Mais comme je savais que cette enquête allait déboucher sur une exposition, je me suis dit que cela pouvait être intéressant de visibiliser une population qui n’a justement pas pu être naturalisée et qui vit dans une forme d’illégalité. Mon travail permet donc à des personnes marginalisées de réinvestir l’espace public tout en posant un regard critique sur certaines lois qui criminalisent les gens en situation irrégulière.

Comment avez-vous réussi à entrer en contact avec ces personnes qui cherchent justement à se faire le plus discrètes possible?

Le travail en amont a été assez long. Je suis surtout passée via des structures associatives comme le Centre de Contact Suisses-Immigrés Genève, le Collectif de soutien aux sans-papiers ou des avocats qui travaillent pour aider ces personnes. C’était important d’avoir un intermédiaire et de développer une vraie relation de confiance. Je n’ai pas commencé à prendre directement des photos dès le premier jour. J’ai d’abord fait des entretiens, sans même prendre mon matériel. Certains ont finalement refusé d’être photographiés, d’autres ont accepté, chacun avec ses conditions.

Est-ce compliqué de photographier des personnes qui ne désirent ou ne doivent pas être identifiées?

C’est tout un travail de montrer sans montrer. Mon projet s’articule forcément autour de cette invisibilité que l’on révèle, donc je savais à quoi m’attendre. Cela reste cependant un projet délicat car les personnes photographiées peuvent s’exposer à de vrais risques en sortant de l’anonymat. Il convient donc de ne forcer personne à en sortir tout en ne l’imposant pas non plus à des gens qui désirent se dévoiler. Le travail purement photographique s’adapte ensuite aux volontés de la personne.

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Comment avez-vous choisi les lieux photographiés?

Ce sont les personnes que j’ai photographiées qui ont décidé des endroits où elles voulaient poser. L’idée qui sous-tend ce projet est justement de se réapproprier la ville, ce qui peut parfois être compliqué car les personnes en situation irrégulière craignent certains endroits. Mais cela peut aussi être l’occasion d’arpenter des lieux où elles ne s’aventureraient peut-être pas forcément, ou pas de cette manière. Une femme a par exemple choisi d’être photographiée sous un tunnel dans l’obscurité, mais dans une posture affirmée. C’était une manière métaphorique de s’imposer dans ce lieu qui fait écho à la relation qu’elle entretient au quotidien avec la ville.

Quels sont les profils des personnes dont vous avez pris les clichés?

Ils sont multiples. Il y a des personnes qui travaillent dans le domaine des soins, d’autres actives dans la construction ou le ménage, il y a des demandeurs d’asile déboutés, des universitaires qui ont perdu leur permis d’étudiant, et également des gens qui sortent de prison. Il ne faut pas perdre de vue que séjourner illégalement en Suisse est puni, selon l’article 115 de la loi fédérale sur les étrangers et l’intégration.

Cette exposition peut-elle contribuer à changer le regard que porte la population sur les personnes en situation irrégulière?

Cette exposition a plusieurs vocations. Cela permet déjà de mettre en avant une population invisibilisée par son statut de «sans-papiers». Cela permet aussi de déconstruire certains stéréotypes, notamment celui, tenace, qui les accuse de profiter du système. C’est extrêmement compliqué de percevoir des aides lorsque l’on est en situation irrégulière. Il en existe certaines d’urgence mais pour les toucher il faut s’annoncer, ce qui équivaut en quelque sorte à «se dénoncer». Il y a donc très peu de gens qui entreprennent ces démarches et la majorité vit dans une grande précarité et sans accès à certains droits fondamentaux. J’ai conscience que mon travail ne représente qu’une goutte d’eau face à cette immense problématique mais si je parviens déjà à sensibiliser une partie de la population aux inégalités que subissent ces personnes, c’est déjà positif.


Délits de séjours, exposition dans l’espace public à Genève (Place des Augustins, Rond-Point de Plainpalais, Place de Bel-Air, Square de Chantepoulet) du 30 novembre au 12 décembre 2021.