C’est sa première exposition solo dans une institution suisse. Et la première concoctée par la nouvelle directrice du PhotoforumPasquArt. Delphine Burtin occupe trois des cinq salles du «musée» biennois, les autres étant allouées à l’Allemand Elmar Vestner. Nadine Wietlisbach, en fonction depuis décembre, a trouvé que leurs travaux se faisaient écho: «Tous deux interrogent la matérialité de la photographie. C’est un questionnement classique, mais ils y répondent chacun avec leur langage et de manière novatrice».

A l’entrée, un papier peint offre un entrelacs de matière grise et de métal. Du bitume? Le détail d’une verrière? Une canopée de parapluies massifs? L’oeil scrute, le cerveau réfléchit. Aucun cartel n’est là pour trancher. Dommage. Ou tant mieux. Car c’est l’un des plaisirs qu’offrent les œuvres de Delphine Burtin: l’ambiguïté. Cette image n’a jamais été montrée mais elle appartient à la série «Encouble», qui a fait la notoriété de la graphiste lausannoise et lui a valu le Prix du Photoforum en 2013. A ses côtés, jouant avec les murs ou les plinthes, des papiers pliés, découpés, des tirages rephotographiés, des échelles intrigantes ou des objets bizarrement positionnés. Ces escaliers ont-ils vraiment été déposés contre ce tas de terre? Pourquoi faire?

Cet emballage bleu et blanc à carreaux est-il celui d’un bonbon ou les restes d’un grand cabas en plastic, de celui qu’affectionnent les familles lorsqu’elles rentrent au bled pour l’été? «Cette série porte sur les accidents de la vue, note Delphine Burtin. J’essaie de tromper le cerveau en découpant, collant, repositionnant etc, ou je capte des moments portant déjà cette ambivalence. J’aime l’idée de questionner nos sens et la manière dont on peut leur faire confiance.»

La deuxième salle, bien plus petite, revient sur «Sans condition initiale», imaginée pour l’exposition reGeneration 3 au Musée de l’Elysée. Là encore, des objets du quotidien retrouvent une visibilité par un détournement de leur usage. Une lime est posée sur un bouchon. Des briques en carton s’entassent. L’associaton des ustensiles évoque une autre utilisation, une esthétique nouvelle et sculpturale. La troisième salle présente le dernier travail de Delphine Burtin: «La dimension cachée». C’est une sorte de totem, empilement de cadres épais.

Dans chaque boîte, une image suggère la notion d’espace personnel et les artifices imaginés par chacun pour créer de la distance ou au contraire attirer l’autre: une armée de faux-ongles, une tignasse blonde, un drap tendu comme un rideau, une couronne de clous ou un rouleau de papier bulle dans lequel on devine une silhouette.

Sur les murs, deux anciennes séries présentées pour la première fois, avec trois images seulement – Delphine Burtin laisse respirer ses photographies en leur accordant beaucoup de blanc et cela fait du bien. Les «Gisants» sont des objets emballés. On devine une fenêtre, une sorte de serpent posé au bord d’un bassin, une plaque sur une façade. En face, un drap blanc enroulé de diverses manières, posé sur un fil. Les formes évoquent un jambon ou un ourson emmitouflé. Les tirages, sur papier de soie, ondoient au gré des passages.

La succession des œuvres révèle la très grande cohérence du travail de Delphine Burtin, dont la carrière photographique a démarré sur le tard après une première vie consacrée exclusivement au graphisme. L’ambiguïté et la manière dont on se présente au monde en sont la ligne directrice. Une nouveauté toutefois avec la dernière série de l’artiste; l’introduction de figures humaines parmi la masse d’objets.

Ce que l’on voit moins en revanche, c’est le lien avec le travail d’Elmar Vestner. Certes, il s’interroge sur l’objet photographique et ses possibles manipulations mais la démarche est radicalement différente. Sa première série, très picturale, montre des hommes déambulant dans les bois. Ce sont des homosexuels à la recherche de partenaires que l’artiste a photographiés ici et là et regroupés sur les mêmes clichés. Ce qui frappe, c’est le nombre et la solitude.

Tous semblent chercher quelque chose mais personne ne se voit. Le travail suivant consiste en des pages de magazines pornographiques ou de jardinerie retravaillées au dissolvant, à la peinture ou au scalpel. Les hommes, ici, perdent leur peau et leurs visages pour devenir des silhouettes blanches, anonymes et légèrement inquiétantes. Les fleurs s’étalent en traînées informes et bariolées. La dernière série poinçonne et recouvre de la même manière les propres images du photographe, des paysages et des végétaux.

La confrontation de deux univers, volontairement distincts mais avec un écho supposé, sera désormais un rendez-vous biannuel de la programmation, outre une exposition collective, le prix du PhotoforumPasquart et les Journées photographiques de Bienne. Nadine Wietlisbach, jusqu’alors directrice-adjointe du Nidwaldner Museum de Stans et collaboratrice de «sic! Raum für Kunst» de Lucerne, souhaite également développer la médiation et ouvrir les lieux à un spectre artstique plus large, comprenant vidéo et art contemporain.

Delphine Burtin/Elmar Vestner: «Eclat emballé», jusqu’au 28 août au PhotoforumPasquArt, à Bienne.


Collection photographie du Temps

C’est Delphine Burtin qui a signé la dernière édition de photographie du Temps. Pour nos lecteurs, elle a imaginé une sorte de tour de verre tout en reflets, dont on ne sait pas très bien de quoi elle est constituée – verres, soucoupes, miroirs… – ni en quelle quantité. Un travail en ambiguïté dans la droite ligne de ses précédentes séries. Il reste des tirages à vendre via la boutique du Temps: http://boutique.letemps.ch/photo. Papier Hahnemühle 100% coton, format 35,7 x 50 cm.