Collection photo

Delphine Burtin, de l’ambiguïté dans l’art

L’artiste lausannoise signe la deuxième édition du Temps dédiée à la photographie. Une œuvre étonnante, tout en reflets et en faux-semblants (avec une vidéo)

Il est des coïncidences qui ne frappent pas immédiatement. Pour ses deux premières éditions en photographie, Le Temps a choisi des artistes convertis tardivement à la discipline, mais avec un succès fulgurant. Matthieu Gafsou fut d’abord journaliste. Il a offert un ciel étoilé à nos lecteurs, dont les cinquante tirages ont été rapidement épuisés. Delphine Burtin débuta comme graphiste. Elle signe cette deuxième édition avec l’une de ses compositions intrigantes, ambivalentes et sculpturales. Une sorte de tour de verre dont l’on ne sait pas très bien de quoi elle est constituée.

L’ambiguïté relève du manifeste chez la Lausannoise. Sa première série, intitulée «Disparition» et imaginée en première année de la formation supérieure du Centre d’enseignement professionnel de Vevey (CEPV), aligne des objets sur fond coloré et assorti. De jolies natures mortes, imagine-t-on de loin. Des natures en décomposition, réalise-t-on de près. Durant une semaine, l’étudiante a photographié chacun de ses déchets. Elle en a gardé 12 sur quelque 250. «L’idée était de leur redonner une place, de prendre le temps de s’attarder sur quelque chose que l’on ne veut plus voir. On m’a reproché d’esthétiser des ordures, mais c’était justement mon propos», argue la jeune femme née en 1974. La série est exposée à la galerie Emmanuel Guillod, à Vevey et aux Boutographies de Montpellier.

Prix HSBC

Mais c’est son travail de diplôme qui procure une reconnaissance quasi-immédiate à Delphine Burtin. «Encouble» met en scène des papiers pliés, découpés, des tirages rephotographiés, des objets étrangement positionnés – des escaliers contre une tas de terre ou une bâche géométriquement ficelée, des échelles étonnantes. «Là encore, je suis partie d’objets trouvés, d’éléments que l’on a sous les yeux et que l’on ne voit plus. Mais j’y ai ajouté des accidents visuels. J’aime beaucoup l’idée que l’on ne voit pas toujours ce que l’on croit, que le cerveau nous joue des tours.» Soucieuse de maîtriser le projet jusqu’au bout, l’étudiante conçoit un livre qu’elle envoie au Prix du livre Paris Photo – Aperture Foundation. Elle est nominée fin 2013. Puis c’est la Sélection du Photoforum Pasquart et une première exposition.

Début 2014, la jeune artiste reçoit le prix HSBC, qui lui vaut une monographie chez Actes Sud. «J’ai eu une énorme visibilité d’un coup. Les expositions se sont enchaînées; je n’ai fait que ça pendant un an. Les galeries ont commencé à me courtiser, alors que jusque-là, si je recevais deux réponses pour me signifier qu’on n’avait pas de place pour moi… Cela m’a permis de mettre un pied dans le marché, d’être exposée à New York et à Miami.»

Une résidence en Bretagne, à l’automne 2014, lui permet de s’arrêter un instant pour réfléchir à cette délicate question: «Que faire après le succès?». Le Musée de l’Elysée, qui a distingué son travail pour l’exposition re-Generation3, la pousse à proposer autre chose. Beaucoup ont évoqué la dimension sculpturale de son œuvre, à commencer par Simon Baker, conservateur à la Tate. Delphine Burtin décide de jouer cette carte et imagine «Sans condition initiale». C’est une structure de polystyrène posée sur des godets de plastique, une lime sur un bouchon, un cube acoquiné avec un rouleau de scotch. Des objets associés, encastrés en une silhouette qui évoque un autre usage, une esthétique nouvelle. Un travail sur la forme, forcément influencé par son expérience de graphiste.

Exposition à Bienne

Delphine Burtin exerça ce métier durant une quinzaine d’années comme indépendante; il continue à faire vivre la photographe. Et lui a offert un regard. «Mon œil s’est formé avec toutes ces années de graphisme. Et j’ai dû réaliser pas mal d’images pour les clients qui n’avaient pas les moyens de payer un photographe professionnel», admet cette fille d’un ferblantier genevois et d’une mère au foyer française, qui songea d’abord à la bijouterie. «Je suis allée visiter l’école de la Vallée de la Joux et ça m’a foutu la trouille! Après l’année préparatoire au Centre d’enseignement professionnel de Vevey (CEPV), j’ai donc opté pour le graphisme. Je dessinais beaucoup étant adolescente et j’ai toujours désiré faire quelque chose d’artistique.» Elle retrouve l’école en 2011, section photographie, désireuse de s’offrir un nouveau défi. «Cela n’a pas été évident de me retrouver vingt ans après dans la même école, avec l’impression que rien n’avait changé, ni le concierge ni les bancs. La plupart des étudiants n’avaient jamais travaillé et les profs avaient mon âge, parfois moins. Cela a été un challenge aussi car je n’avais pas suivi la formation de base comprenant la technique.»

Aujourd’hui, Delphine Burtin travaille à une exposition solo prévue cet été au Photoforum Pasquart. La thématique? Une réflexion sur la notion de territoire, à partir d’objets, encore. «Il est vrai que je ne photographie que cela. Sans doute parce que je ne suis pas très à l’aise avec les gens, admet la brune un peu timide dans un sourire. Quant aux paysages, il faut qu’il y ait un accroc, une intervention humaine, pour que cela m’intéresse.»


Acquérir cette œuvre: www.letemps.ch/photo


Tour(s) de verre(s)

Evidemment, c’est intrigant. S’agit-il d’un totem pour alcoolique repenti? D’une installation de chimiste ou d’une sculpture contemporaine? De deux verres et trois soucoupes? Un seul verre et un miroir? Delphine Burtin cultive l’ambiguïté. C’est sa marque de fabrique. Pour la deuxième édition photographie du Temps, elle livre un tirage tout en reflets. «J’ai essayé d’amener mon univers dans une seule image. Avec les deux précédentes séries, j’avais travaillé sur la notion d’accident de la vue et sur l’objet photographié qui devient une sculpture en soi. Ce travail réunit ces deux idées», souligne l’artiste.

Pour obtenir une vue «qui ne se laisse pas comprendre du premier coup», elle songe à utiliser du verre et des miroirs. Comme souvent, elle glane les objets qui deviendront sa matière première dans l’accumulation de son atelier, l’ancienne serrurerie Marti située au coeur de Lausanne, partagée avec une dizaine de personnes. Un lieu inspirant, encore garni de ses vieilles machines de fonte, murs de béton bruts, meubles vintage et aquarium multicolore. «J’ai posé deux miroirs sur une table, sur lesquels j’ai construit une sorte de sculpture en déséquilibre avec un verre et deux soucoupes trouvés dans la cuisine. Je voulais induire une tension, l’idée que tout pouvait se casser la figure d’un instant à l’autre.»

Delphine Burtin a tiré elle-même les cinquante exemplaires de cette édition spéciale. «Pour moi, la photographie ne s’arrête pas à la prise de vue. Le choix du papier et la manière de montrer le tirage participe de l’oeuvre», estime la jeune femme. Pour les lecteurs du Temps, elle a choisi un papier Hahnemühle 100% coton et conseille d’encadrer le tirage sans laisser apparaître de blanc. Perfectionniste, elle verrait bien un cadre noir autour de sa photographie «Sans titre».

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