Une héroïne à la Françoise Sagan. Le cœur battant de La Chamade. Le spleen passager des Merveilleux Nuages. Les draps défaits d’un tourment vite dissipé. Le respect des codes, pour enfourcher les garde-fous à l’improviste. Delphine de Candolle, qui dirige la Société de lecture à Genève depuis vingt et un ans, est de cette étoffe.

De cet hôtel particulier où séjournait au XVIIIe siècle le résident de France, elle a fait une scène littéraire et intellectuelle qui brille en Suisse romande: à l’heure du déjeuner souvent, auteurs, philosophes, essayistes passent un grand oral, soumis au feu des questions d’un journaliste – l’auteur de ces lignes, parfois – devant une centaine de figures captives.

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Le salon jaune, théâtre de ces rencontres, se métamorphose alors en chaudron distingué. C’est ce que voulait Delphine de Candolle, quand elle découvre, un jour de 2001, les dédales follement romanesques de son nouveau fief. Voyez ses contours: une bibliothèque digne du Nom de la rose, des recoins avec écritoires où commettre des lettres d’amour déraisonnables, des vues épiques sur les pignons de la Vieille-Ville et sur les Alpes au loin, des fauteuils de grand-mère où Vladimir Ilitch Lénine, jadis un habitué de la maison, a posé son illustre fondement.

Révolutionnaire, Delphine de Candolle? Allons, allons. Réformiste, plutôt. C’est ce que raconte cette mère de famille, sous les toits de la salle de géographie, assise au bout d’une grande table ovale rouge et noir où déployer des cartes. Des fenêtres regardent de haut la ville. A leur pied, un télescope scrute une constellation, tandis que deux fauteuils s’amourachent. Sur les rayons, des atlas se font du coude et vous aguichent.

Distinction européenne

«Quand je suis arrivée, j’ai eu le sentiment que la Société de lecture était comme la Belle au bois dormant. Il fallait que ses poumons se remplissent d’oxygène. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai été engagée: pour la faire rayonner. Je déteste qu’on parle à son propos de «vénérable institution». Ça pulse, ça vibre ici.» La jeune directrice introduit le concept de saison: 50 à 80 conférences par an. Nouveauté: depuis le début de la crise sanitaire, toutes sont filmées et accessibles aux sociétaires – quelque 1500 membres – sur le site de la maison.

Mais ce bouquet ne lui suffit pas: elle propose des matinées de contes pour les enfants, des ateliers d’écriture et même, le printemps passé, une exposition de dessins de Sempé projetés en format géant sur les façades de la ville. «La Société de lecture était une bibliothèque patrimoniale. Aujourd’hui, c’est un centre culturel doté d’une bibliothèque.» Ce rayonnement a été distingué récemment par le Prix Europa Nostra, décerné par la Commission européenne.

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On tend une main baladeuse vers une rangée de livres et on tombe sur Le Léopard des neiges de l’écrivain baroudeur Peter Matthiessen. Clin d’œil. Delphine de Candolle aspire au sublime, celui du peintre Caspar David Friedrich, au ravissement de l’altitude en toutes choses. Etés et hivers, elle est sur les crêtes. Peaux de phoque. Piolets. Chuchotements d’un refuge en bordure de corniche. Il y a une dizaine d’années, elle s’est mise à l’alpinisme. En 2016, elle gravit le Mont-Blanc. «Rien d’exceptionnel, mais c’était un rêve. Une ascension, il faut la faire dans la joie. Et c’est ce que nous avons vécu, malgré le vent qui soufflait à 80 kilomètres à l’heure.»

Jeunesse punk

Lectrice ailée. Ses atouts? «Ma joie de vivre. J’aime mettre en avant des gens qui ont des idées fortes à transmettre.» Adolescente, Delphine est rock et punk. Elle papillonne à l’Usine à Genève, danse le pogo, s’endiable avec les Sex Pistols ou les Clash. Elle se rêve chanteuse. Elle lit peu, mais quand un livre s’empare d’elle, elle en est durablement secouée: Boris Vian et son J’irai cracher sur vos tombes la survoltent. Françoise Sagan est son guide sur les pentes des amours insensées.

Ces illuminations font une éducation, pas une vocation. Une tante discerne chez elle un talent pour les relations publiques. Elle fait donc Sciences-po à Genève. Elle est engagée par Pro Helvetia, où elle est chargée, au sein de l’antenne romande de la fondation à Genève, du théâtre et de la danse. La Société de lecture l’approche. «Les choses viennent à toi et tu les saisis. Je crois qu’il y a des signes qu’il faut savoir lire.» Depuis, elle célèbre les intelligences, l’ex-premier ministre français Edouard Philippe récemment, parmi d’autres.

Et ce patronyme alors? Elle porte le même nom que le fameux botaniste genevois Augustin-Pyramus de Candolle qui fondait avec une poignée de camarades en 1818 la Société de lecture. «C’est l’arrière-grand-père de l’arrière-grand-père de mon mari.» Les âmes romanesques ont ce genre de baraka.

La salle de géographie est un pigeonnier et l’on plane. Les livres qu’elle offre aux êtres aimés? Les Cerfs-volants de Romain Gary et Les Mains du miracle de Joseph Kessel, l’histoire vraie de Felix Kersten, masseur prodigieux qui a obtenu d’Himmler, son patient, la libération de milliers de détenus. Sa dernière grande joie? Une crypte de glace découverte avec un guide il y a quelques jours au-dessus des Diablerets. La montagnarde, qui passait ses étés à Château-d’Oex chez ses grands-parents, donne de la hauteur aux choses, sans chichi, en camarade de cordée, avec une candeur qui est une manière de diplomatie et une promesse de roman. Celui de Françoise Sagan qu’elle préfère s’appelle Le Garde du cœur. C’est un titre qui lui va bien.


Profil

1968 Naissance à Genève le 18 juillet.

2001 Prend la direction de la Société de lecture.

2016 Ascension, au mois d’août, du Mont-Blanc.

2021 Exposition de dessins de Sempé projetés en grand format sur les édifices de la ville.


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