Elle a le regard qui sourit et une allure d’écureuil. Observation, vivacité, séduction naturelle. Avec un solide sens de l’organisation, de l’écoute et de l’image. Son parcours, passé par la psychologie, le social puis le marketing, les relations publiques et l’événementiel dans une banque, offre à Delphine Duchosal tous les atouts pour défendre la Fondation Neva. Elle la dirige depuis sa création, il y a dix ans déjà.

C’est côté cœur que son activité s’est dessinée, car la jeune femme connaissait les deux fondateurs Elena et Guennady Timtchenko, ancien actionnaire du trader pétrolier Gunvor. L’homme d’affaires et son épouse lui ont proposé de les accompagner dans leur aventure philanthropique russe sur long cours, en Suisse.

Le Temps: Sous quels auspices la Fondation Neva est-elle née?

Delphine Duchosal: La famille Timtchenko soutenait depuis longtemps différents projets culturels en Russie. En venant habiter en Suisse il y a vingt ans, les fondateurs ont désiré développer des actions en terres romandes où ils habitent, et se sont rapidement trouvés débordés par leur enthousiasme. Au vu de la multiplicité de leurs actions, ils ont décidé de créer une structure dédiée.

Pourquoi la culture et spécialement la musique classique?

C’est une question d’affinités naturelles. Le couple, passionné d’art et de musique, a voulu en faire bénéficier le public et mettre en relation les acteurs culturels des deux côtés des frontières. Très attachés à la culture francophone, avec laquelle la Russie a des liens historiques forts, les fondateurs se sont concentrés sur des projets qui résonnent dans les deux cultures. Leur souci est de valoriser le patrimoine culturel russe et d’en défendre les meilleurs représentants dans chaque spécialité et nation.

Dans le climat actuel, la famille a renouvelé son souhait de s’investir justement parce qu’il est important de dissocier les aspects culturels et politiques.

On les voit et les entend très peu. Pourquoi?

Sans pour autant se cacher, ils sont d’une grande discrétion et agissent à l’opposé de toute attitude voyante. Leur seule préoccupation est de mener à bien leur mission d’aide, qui s’articule sur trois axes. L’élargissement du rayonnement culturel de leur patrie constitue évidemment la base de l’édifice sur laquelle le partage et la transmission à la jeunesse se nourrissent. La fondation encourage d’ailleurs tout particulièrement la jeunesse, notamment par des projets d’échanges avec la terre d’accueil de la famille.

En dix ans, combien de projets ont-ils vu le jour?

Environ une centaine, dans les domaines de la musique, du théâtre, de la danse, de la littérature, de la peinture, de l’éducation et des échecs. Le grand joueur international Vladimir Kramnik, grand amateur de classique, participe notamment à certains programmes d’apprentissage du jeu.

Quelles sont vos actions les plus notables?

Nous sommes partenaire principal du Verbier Festival aux côtés de Nespresso et de la banque Julius Baer. Nous nous impliquons notamment dans les programmes pédagogiques et les orchestres de jeunes. A Genève, nous agissons sur le long terme avec l’agence de concert Caecilia, pour tous ses artistes et affiches russes. Nous avons aussi participé à la première tournée de l’OSR en terres russes, à Moscou et Saint-Pétersbourg, et soutenons quelques concerts ponctuels de leurs saisons.

Le Théâtre Fromenko est venu à Carouge à deux reprises grâce à la fondation, qui a aussi soutenu l’exposition Soljenitsyne à la Fondation Bodmer. Les opéras Eugene Oneguine, L’amour des trois oranges, Le chat botté et le ballet Anna Karenina ont été aidés au Grand Théâtre. Sans compter des actions avec l’EPFL, le DIP ou le Concours de Genève.

La création d’un festival de cinéma russe à Genève n’a duré que deux ans. Pourquoi?

Cela s’est révélé trop chronophage et énergivore. Notre but n’était pas de nous substituer à d’autres festivals cinématographiques ou à des distributeurs, mais de faire connaître des films qui ne sortent habituellement pas des frontières, et de stimuler des débats, conférences ou rencontres autour du cinéma russe. Nous y reviendrons peut-être à l’occasion de projets à l’étude qui mélangeraient les genres artistiques.

L’optimisation fiscale des fondations philanthropiques a-t-elle joué un rôle dans la création de Neva?

Cette question ne s’est jamais posée pour les fondateurs.

Qu’en est-il des relations avec la politique russe?

La fondation n’entretient aucun rapport avec le gouvernement. En tant qu’organisme suisse à but culturel, nous nous concentrons sur notre mission. Dans le climat actuel, la famille a renouvelé son souhait de s’investir justement parce qu’il est important de dissocier les aspects culturels et politiques. Cela pour ne pas oublier que la Russie, ce n’est pas que ce que l’on peut voir dans les médias: il y a aussi tout le reste. A une époque chamboulée, notre action représente aussi un équilibre dans la considération du pays. Il est primordial de garder ce dialogue, au-delà de toutes les différences nationales, à travers des actes qui nous relient.

Le chef Yuri Temirkanov vient fêter ses 80 ans au concert inaugural de la première décennie de Neva. Pourquoi lui?

Parce qu’il est engagé dans le conseil consultatif de la fondation, et que c’est une personnalité saillante du monde classique. Les liens sont aussi affectifs qu’artistiques, à l’image de ce que défend la fondation: l’échange et la qualité.


Splendeur russe en musique

Entre le chef Yuri Temirkanov, le pianiste Sergei Redkin et le Philharmonique de Saint-Pétersbourg, l’entente a régné à Genève pour le concert des 10 ans de la Fondation Neva

Aux avant-postes de la scène du Victoria Hall, les deux extrémités de la vie s’expriment ce lundi soir. Au clavier, le jeune Sergei Redkin, 27 printemps et un visage d’ange ébouriffé. Mais son jeu se révèle d’une clarté éblouissante, et ses doigts ravageurs dans le 2e Concerto puis l’Etude-tableau de Rachmaninov donnée en bis.

Sur l’estrade, Yuri Temirkanov, tout juste octogénaire, et un sourire bienveillant. Mais sous ses bras qui ramassent et soulèvent tranquillement le son à mains nues, comme des caresses, l’orchestre rugit dans Shéhérazade de Rimsky-Korsakov.

Un double anniversaire

Pour le concert doublement célébratif (la décennie de la Fondation Neva et les 80 ans du chef), l’éclat est donc au rendez-vous. Il y a d’abord la découverte d’un pianiste brillant. Sa double activité de compositeur et d’interprète offre une lecture précise et structurée aux partitions bouillonnantes qu’il empoigne. La technique pyrotechnique, limpide et volontaire, un rien scolaire, étourdit à défaut d’éblouir ou d’emporter.

Il y a aussi le chef, évidemment, dont on retrouve à chaque passage le sens aigu du langage, de la narration, de la culture et de l’histoire qu’il porte depuis 1988 à la tête de son orchestre. Cet homme est devenu un des drapeaux musicaux de sa patrie, qui vibre puissamment dans chaque œuvre abordée.

Enfin, et peut-être avant tout, il y a le Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Une machine de guerre dans les passages conquérants. Mais le char d’assaut, lancé à plein régime dans des charges étourdissantes, sait se faire miel et chaleur dans les parties d’abandon. La profondeur et les couleurs sombres des sonorités, montées sur des basses royales, répondent à une compacité de jeu à toute épreuve. Un bain de sons jouissif, mené par des chefs de pupitres de premier ordre (premier violon exemplaire, violoncelle, clarinette…) et des musiciens indissociablement soudés. Une entente de ce niveau, basée sur la confiance réciproque, ne se rencontre pas tous les jours.