Qui n'a pas craqué, au moins fugacement, devant l'aridité d'un film comme L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais? Rendue célèbre au début des années 60 par cette œuvre poétique et austère, l'actrice Delphine Seyrig conserva jusqu'à sa mort, le 15 octobre 1990, une aura de star élégante et distante, de femme libre et mystérieuse. Portée par sa voix musicale, sa figure originale sillonne les œuvres de Buñuel, de Resnais, de Demi, de Duras et bat le pavé lors des grands combats féministes des années 70. Largement oubliée aujourd'hui, l'actrice sort de l'ombre grâce à la cinéaste Jacqueline Veuve, qui fut son amie pendant plus de vingt ans.

Le documentaire Delphine Seyrig, portrait d'une comète tente de reconstituer la vie artistique d'une femme qui fut célébrée ou méprisée pour ses engagements, mais dont il reste peu d'images, ou alors des fragments déjà trahis par le temps. Les souvenirs du scénariste Jean-Claude Carrière, qui milita aux côtés des femmes, des acteurs Jean Rochefort et Michael Lonsdale, de Freddy Buache ou des amies de Delphine Seyrig irriguent ce beau portrait d'une comédienne qui ne fit pas la carrière qu'elle aurait pu faire. Mais, après tout, souligne Jacqueline Veuve, qu'est-ce qu'une carrière? Rencontre avec la cinéaste à Locarno.

Le Temps: Jacqueline Veuve, on vous sait attachée à combattre l'oubli. Or, avec Delphine Seyrig, on est frappé de voir à quel point un passé très récent semble déjà fugace.

Jacqueline Veuve: On disparaît très vite dans ce métier du cinéma. Prenez Romy Schneider, à qui Delphine Seyrig a cédé son rôle dans La piscine. Les gens de 25 ans ne se souviennent déjà plus de Romy Schneider. Delphine Seyrig aurait pu faire une carrière à la Garbo, mais est-ce que Greta Garbo était heureuse? Delphine a cassé son image de star dans la rue et sur les barricades. Cela a fait du tort à sa carrière mais elle a choisi de faire ce qu'elle voulait dans la vie.

– Précisément, son engagement féministe paraît très dur. Aucune actrice aujourd'hui ne pourrait dire des choses aussi violentes, sur le fait d'élever des enfants, par exemple.

– Elle était féministe à l'américaine, très intransigeante. J'ai été choquée aussi en découvrant ce document télévisuel où elle affirme que c'est plus traumatisant d'élever un enfant que de subir un avortement. Son fils n'a pas encore vu le film. Il le dit d'ailleurs, son enfance n'a pas été facile. Mais l'époque était très dure et les femmes qui avortaient risquaient la prison en France. Delphine Seyrig a voulu prouver son engagement en prêtant son appartement pour des avortements. Elle avait participé à la création du mouvement Choisir, qui aidait les femmes. Elle avait tourné elle-même des films, dont celui où l'on voit Jane Fonda parler de la dictature du corps à Hollywood, de ce que l'on imposait aux actrices pour correspondre à un modèle. J'étais contente de pouvoir montrer ça.

– Pourquoi avoir occulté votre relation personnelle avec Delphine Seyrig?

– Je voulais d'abord m'impliquer, puis j'ai pensé qu'il fallait être fidèle à la discrétion dont elle s'entourait. Sami Frey, son ami pendant vingt ans, n'intervient pas non plus, mais il m'a prêté des photos. Je préfère l'entendre elle, à travers les documents rares auxquels j'ai eu accès.

– Comment faire le portrait d'une femme apparemment aussi insaisissable?

– C'était difficile, mais j'espère qu'on la saisit quand même un peu. Elle ne parle jamais de sa vie privée, c'est vrai, mais elle ne jouait pas non plus les mystérieuses.

– Votre film rassemble plusieurs interlocuteurs qui dessinent un portrait très tendre du personnage. Les avez-vous trouvés facilement?

– A part Sami Frey, je ne me suis heurtée qu'à deux refus. Mais j'ai pu interviewer des témoins importants comme la maquilleuse de Delphine, qui dit des choses très simples, ou encore le photographe William Klein qui évoque la période américaine de Delphine. Avec Michael Lonsdale, on aurait pu faire un film entier sur India Song. Je ne suis pas une fan inconditionnelle de Marguerite Duras mais il faut reconnaître que son film était magique. Lonsdale évoque bien l'atmosphère du plateau, où tout le monde riait, suggérant des idées à Duras d'une manière très spontanée et familiale. Il rappelle combien les choses tournaient autour de Delphine Seyrig. Sur le tournage, elle était bien le personnage central. J'ai repris ce que Duras disait de Seyrig. Toutes les deux avaient une voix si particulière. J'ai une voix de fumeuse, disait simplement Delphine.

– Quel type d'actrice était-ce?

– Je lui avais proposé un rôle. Elle était enthousiaste, mais le film ne s'est pas fait. Je ne la connais donc pas sur le plan professionnel. Je ne sais pas si elle était difficile pour un metteur en scène. De toute façon, je voulais éviter le portrait en sainteté. J'espère avoir fait apparaître à quel point elle pouvait être parfois peu commode. Mais elle avait une qualité d'attention aux autres qu'ont rarement les comédiens. Beaucoup d'acteurs sont des égotistes et c'est pour ça que je tourne des documentaires. Delphine était drôle et chaleureuse. Ce film passera cette année encore à la Télévision suisse romande et j'espère qu'on pourra voir également un cycle Delphine Seyrig. Pour ma part, je suis très heureuse d'avoir pu rendre hommage à une amie qui dégageait une telle lumière. C'est ça, même le matin en peignoir, elle rayonnait.