Un capharnaüm visuel extraordinaire. Un instrumentarium incroyable. Une œuvre étonnante. Delusion of the Fury a émerveillé le public d’Archipel et du Grand Théâtre, vendredi soir au BFM. Qu’est-ce qui a tant séduit les spectateurs, dans ce surprenant objet théâtral et musical? Son étrangeté familière, sans doute. Sa stupéfiante beauté, certainement. Mais aussi la brillante adéquation entre la partition de Harry Partch, la conception scénique de Heiner Goebbels, les décors et éclairages de Klaus Grünberg, les costumes de Florence von Gerkan et l’interprétation de l’ensemble musik­Fabrik.

Pourtant, rien n’était moins évident. Comment harmoniser, à plusieurs, des éléments conçus à l’origine dans un même geste par un seul homme? Comment s’extraire de l’imagerie de bricolage qui colle à l’impressionnant «zoo» instrumental de Harry Partch et à sa personnalité musicale extravagante? L’artiste autodidacte se définissait lui-même comme un «musicien philosophe séduit par l’ébénisterie». Mais son ironie et les formes fantaisistes de ses instruments en matériaux de récupération ne sauraient dissimuler son extraordinaire créativité, ni la puissance de son travail passionné, obstiné et minutieux. Rien ne peut non plus minorer sa musique, dont la pulsation hypnotique de gamelan s’agrège à une surprenante euphonie naturelle. Modernité heureuse…

On comprend pourquoi l’homme de théâtre global Heiner Goebbels s’est lancé dans l’aventure. Il a trouvé en Harry Partch un compositeur à la mesure de sa liberté artistique. La mise en scène de Delusion of the Fury, donné en création suisse, tient du tour de magie. Voire du miracle. En offrande: l’intemporalité et l’universalité. Pour un tel ouvrage, très connoté Amérique des sixties, on ne peut souhaiter plus beau cadeau. Sons, formes, lumières, pulsations, accessoires, énergies, eau, nuit: tout concourt à la fascination.

Heiner Goebbels défend une absolue fidélité à la sophistication de la partition. Dans un hommage aussi respectueux que joyeux. La microtonalité? Les expérimentations de timbres? La corporéalité? Les références aux traditions asiatiques, africaines et à la Grèce antique? L’imprégnation de l’harmonie classique? L’influence pop? Tout est contenu dans Delusion of the Fury. Tout est tenu en scène dans un même désir d’union sacrée.

La dimension mythologique et rituelle est fondamentale dans le théâtre musical de Partch. L’œuvre, créée confidentiellement en 1966 aux Etats-Unis, s’appuie sur les cérémonials du Japon, pour la première partie, et ceux de l’Afrique, pour la seconde. Sérieux d’un côté, ludique de l’autre. Avec comme langage commun un éventail foisonnant de percussions, et l’utilisation de la voix sans paroles (une cinquantaine de mots en anglais seulement). Mélismes, cris, chœurs à bouche fermée ou onomatopées harmonisées se déploient sur un constant engagement physique des musiciens.

Heiner Goebbels a repris la balle au bond en août passé à ­Bochum, lors de la Ruhrtriennale. Il a fait se rejoindre, dans sa création européenne, les rites des peuples primitifs qui ont inspiré Partch, et ceux de notre culture contemporaine. Ainsi que l’histoire qui a nourri l’univers et construit le langage si personnel du compositeur. Pour celui-ci, les musiciens étaient acteurs du scénario musical, leurs corps s’avérant essentiels à l’élaboration du son et à sa transmission. Le metteur en scène s’est consacré à rendre ce rapport prépondérant. Il compose une subtile forme de chorégraphie pulsée, qui suit les mouvements du rythme et des passages plus harmoniques. Le reste suit naturellement.

Partch rappelait sa vie de hobo à travers un personnage de Vagabond sourd. Pour Goebbels, l’errant n’a changé que d’époque. Tout droit sorti de la plus banale de nos zones urbaines, le SDF patauge dans une eau glauque. Plus loin, les percussions soulignent l’énergie vitale des sociétés primitives. Des chantiers de mégapoles leur répondent. Casques de protection et antibruit, lampes frontales ou gants de protection: les ouvriers se vouent à la construction d’un phénoménal monument sonore. Et les figures de pèlerin, fantôme ou juge plient l’échine sous une accumulation de peaux de bête ou de costumes traditionnels, eux aussi en matières de récupération (sacs-poubelle, enjoliveurs ou tuyaux d’échafaudage…).

Pour ne pas oublier le tempérament rebelle et profondément indépendant du compositeur, Heiner Goebbels s’est amusé en pimentant le spectacle d’une indispensable dose de critique de l’Amérique. La figure crachotante du Colonel Harland Sanders, emblème de la célèbre chaîne de restauration rapide, rend à cette «illusion de la fureur» des allures de grande farce sérieuse. Quant au travail remarquable de reconstruction des instruments initiaux par Thomas Meixner, et la précision enjouée des musiciens allemands, ils réveillent une œuvre dont on se demande comment elle a pu rester si longtemps inconnue. Cette production devrait lui rendre la vie qu’elle mérite.

Goebbels a pimentéle spectacle d’une indispensable dose de critique de l’Amérique