Noémie Lvovsky est de retour à Locarno, un festival qui l’apprécie, puisqu’elle y a décroché un Léopard d’argent en 1999 pour La Vie ne me fait pas peur et le Variety Piazza Grande Award pour Camille redouble en 2013, cette merveilleuse fable sur une femme retournant à l’été de ses 15 ans, retrouver ceux qui ne sont plus et rafistoler le puzzle de sa vie. La réalisatrice et comédienne tient à nouveau un rôle central dans Demain et tous les autres jours, où elle élève à la puissance surnaturelle le grain de folie inhérent à son cinéma.

A l’école, les autres filles traitent de «sorcière» la petite Mathilde (Luce Rodriguez, «extraordinairement vaillante et fervente», selon la cinéaste). Elle n’en a cure. Elle vit à l’intersection du rêve et de la réalité auprès d’une mère (Lvovsky) qui perd la raison. On découvre cette femme élégante et fantasque dans le bureau de la psychologue scolaire. Souriante, aimable et déconnectée, elle entre dans une boucle réflexive à propos d’une question de syntaxe avant de faire monter sa fille sur le bureau pour voir un nid dans un arbre de l’autre côté de la fenêtre.

Une chouette relation

«Je ne suis pas une bonne mère», dit-elle encore, ce qui n’est pas complètement faux. Elle s’achète une robe de mariée et traîne dans les rues. Le soir de Noël, elle prend un train de banlieue et roule jusqu’au terminus. Un jour, elle se met en tête de déménager, remplit des valises et part s’incruster chez les inconnus qui occupent son soi-disant nouvel appartement jusqu’à ce que la police l’embarque. Mais elle compense son comportement erratique par un amour maternel débordant. Elle offre à Mathilde une chouette. Ce symbole duveteux de raison et de clairvoyance aide la fillette à répondre aux questions qu’elle se pose. «Dieu existe-t-il?» – Oui, répond l’oiseau.

Mathilde mène sa vie entre réalité et féerie. Elle invente des contes morbides dont sa mère et elle sont les héroïnes et dans lesquels elle se noie telle Ophélie. Elle kidnappe le squelette de l’école pour lui assurer une sépulture. Elle prépare une pintade pour Noël, qui brûle comme brûlent les rideaux de l’appartement dans un moment de révolte contre cette mère qui bat la campagne. Dans ce monde mouvant, une sentinelle pleine de sollicitude intervient parfois: c’est le père de Mathilde, auquel Mathieu Amalric prête une gravité bouleversante.

On déménage

Sans minimiser la dimension tragique de la folie, Noémie Lvovsky en tire le suc qui ouvre les portes de la poésie et modifie le rapport au monde. Demain et tous les autres jours se singularise par sa fine sensibilité, sa puissance symbolique, la qualité de son écriture et de son image. La réalisatrice harmonise les couleurs vives de l’enfance et ses mélodies. Au gant rouge de la mère posé sur le cœur de la fille répondent les airs faussement naïfs de La Courte Paille, de Francis Poulenc, et «Oh! My Mama», rengaine mélancolique d’Alela Diane.

Elle met en scène un ahurissant duo mère-fille dans des joutes brouillant les frontières: on ne sait plus qui est l’adulte, qui protège l’autre. La comédienne incarne avec une force effrayante cette femme à qui la réalité se dérobe, et qui sombre inéluctablement – «Mes yeux voient autre chose que ce que je regarde. Je dois les rattraper…»

A la façon d’une comptine enfantine, la structure de Demain et tous les autres jours adopte celle de la semaine. Six chapitres: lundi à l’école, mardi on se marie, mercredi on se raconte des histoires, jeudi on va à un enterrement, vendredi c’est Noël, samedi on déménage. Et dimanche, on va à la campagne. Le génie singulier de la Lvovsky irradie l’épilogue.

Boogie brindezingue

La mère a fini par être internée. Les années ont passé. Devenue grande, Mathilde (Anaïs Demoustier) lui rend visite dans son institution. Lorsque la pluie se met à tomber, elle se recroqueville, semble fondre comme un sucre. Et puis, entre le soleil et l’averse, entre le rire et les larmes, elle danse, douloureusement, intensément, elle mène avec sa fille un pas de deux brindezingue, un boogie de réconciliation. Il y a toujours une scène de danse dans les films de Noémie Lvovsky, car la danse révèle «quelque chose de profond et d’unique»; celle-ci est particulièrement puissante.

Trempées et heureuses, Mathilde et sa mère composent un poème à quatre voix pour exorciser toute mélancolie: «Où sont passées les larmes de ton premier chagrin? – Ta main les a séchées, le vent a séché ta main, elles se sont évaporées et sont retombées en pluie un peu plus loin…» Demain et tous les autres jours n’est pas un film sur la folie, mais un film sur l’amour.


«L’histoire est une source d’inspiration»

A la fin de son allocution, Alain Berset a commis la même délicieuse étourderie que Marco Solari à la conférence de presse de juillet: il a dit «700» à la place de «70». Or la Confédération, qui fêtait ses sept siècles en 1991, est quand même antérieure au Locarno Festival. Mais la vertigineuse richesse de son histoire en amplifie la durée. Planté dans le granit alpin, Locarno mesure son âge selon la méthode proustienne, en additionnant les mille vies de ceux qui, venus de Suède ou du Japon, de Tchécoslovaquie ou d’Iran ont forgé sa légende.

Il y a foule dans la cour de la Magistrale où se déroule la cérémonie d’ouverture du 70e festival et l’émotion est aussi palpable que la chaleur au cœur de ce lieu où le cinéma suisse et le cinéma mondial se réfléchissent et dialoguent. Le conseiller fédéral salue «l’irrésistible élan international qui permet à notre cinéma de s’enrichir et de grandir». Il salue celles et ceux qui ont permis au miracle locarnais de se réaliser, les obscurs et les gloires en devenir, tels Woody Allen en 1971 ou George Lucas en 1973. Il a une pensée pour Jeanne Moreau, qui était encore sur la Piazza Grande en 2012.

Se réjouissant que la ville, avec l’ouverture du PalaCinema, se soit enfin dotée des installations de projection que requiert la renommée du festival, le président Solari rappelle les valeurs de liberté qui sont à la clé de la manifestation, depuis ses débuts au lendemain de la guerre, et se réjouit de voir le Tessin se positionner comme lieu de rencontre du Sud et du Nord.

«Il fait chaud, mais c’est chaleureux aussi», sourit Carlo Chatrian. Le directeur artistique ne voit pas l’«histoire comme un fardeau, mais comme une source d’inspiration». Le buffet est ouvert.