Mona Chollet. La Tyrannie de la réalité. Calmann-Lévy, 364 p.

Soyons réalistes, demandons l'impossible! Ce slogan de Mai 68, Mona Chollet pourrait en faire sa devise. Il est bien plus vieux qu'elle, née à Genève en 1973, où l'on peut lire parfois sa signature dans Le Courrier. Dans un essai joyeux, très personnel et un peu ébouriffé, elle proteste contre «la tyrannie de la réalité», ce principe que les chefs d'entreprise, les hommes politiques, les économistes aiment à convoquer pour couper les ailes à la pensée qui conteste leurs diktats.

Son livre est à la fois une suite de réflexions et un dialogue avec des auteurs dont la liste forme une famille très étendue. Le point commun entre Novalis, mis en exergue, Annie Le Brun, Michel Foucault, Robert Walser, C. F. Ramuz, Italo Calvino, R. L. Stevenson, John Berger, Nicolas Bouvier et Flaubert? Sous différents habits, une liberté de pensée. Mona Chollet fait aussi référence à Nancy Huston, ce n'est pas étonnant quand on lit sous sa plume: «Je ne discute pas le fait que la vie puisse effectivement revêtir la dureté ou la laideur que lui prêtent les réalistes; je remets en cause leur manière de l'appréhender – manière héroïque, oui, c'est-à-dire cynique, sceptique, volontiers haineuse, leur façon de s'en retrancher avec mépris ou dédain et de faire du réel un principe intégralement hostile, antagoniste à l'être humain.» Et quand Mona Chollet analyse les livres de Michel Houellebecq, le parallèle avec Professeurs de désespoir s'impose.

La Tyrannie de la réalité n'est pas seulement un livre de lectures mais aussi un lieu où déverser les réflexions qu'inspire le spectacle du monde comme il va: le discours de la télévision sur la guerre; celui de la publicité sur le bonheur. La journaliste observe l'absurdité d'un système qui demande de travailler de plus en plus pour moins de rémunération tout en créant des cohortes de chômeurs. Elle constate le décalage entre les images et la vie: «Ainsi l'homme contemporain se voit refuser à double titre le contact avec la nature: en tant que salarié […] et en tant que consommateur», écrit-elle en citant le film de Laurent Cantet, L'Emploi du temps. Militante sans parti, elle prend la mesure de la vacuité des discours politiques.

Avec Nicolas Bouvier, elle pense qu'une des grandes erreurs de l'homme occidental est de croire qu'il n'a besoin de personne. Elle se fait de l'action une conception sympathique et modeste au risque assumé de se voir traiter de naïve. «Le renoncement à habiter sa vie, à lui accorder de la valeur, ne saurait être un parti viable», écrit-elle. En cadeau, à la fin, elle transmet un haïku que lui a offert Nancy Huston: «J'ai dormi tout l'après-midi et personne ne m'a puni.» Elle ne dort pas tellement à voir son site de critique culturelle: peripheries.net.