Futur antérieur

La démarcation entre contrainte et consentement en matière d’agressions sexuelles

La levée de boucliers contre les partisans de la «liberté d’importuner» les femmes place au centre de la discussion les notions de consentement et de plaisir. En inversant les rapports de sexe, Raymond Queneau remet les pendules à l’heure dans un texte écrit sous un pseudonyme féminin

On aurait voulu croire que la campagne de dénonciation du harcèlement sexuel née de l’affaire Weinstein puisse bénéficier jusqu’au bout d’une unanimité qui semblait logique. Et puis tout s’est compliqué avec la tribune parue il y a quelques semaines dans Le Monde, sous le mot d’ordre «Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.» Cosignée par Catherine Deneuve et une centaine d’autres personnalités féminines, elle protestait contre une vague de dénonciation qui risquerait de se transformer en retour de bâton puritain et paranoïaque, propre à gâter pour de bon les rapports entre les sexes.

Mais déplacer ainsi la question sur le terrain de la simple séduction ne revient-il pas à banaliser la réalité des violences sexuelles? En nourrissant cette confusion, le texte a provoqué une inévitable levée de boucliers. Le débat est donc lancé et tous ses intervenants se sentent légitimement justifiés dans leurs positions respectives, puisqu’ils n’ont pas tout à fait la même chose en tête.

Qui ne dit mot, consent?

Où passe en effet la délicate limite entre contrainte et consentement, entre acceptable et inacceptable, dans les affaires de sexe? Cas judiciaires mis à part, chacune ou chacun répondra en fonction du vécu qu’il a à sa disposition. Ainsi a-t-on entendu certaines voix s’aventurer à dire qu’«on peut jouir lors d’un viol», ou évoquer leur «regret de n’avoir été jamais violée». Après tout, même dans des cas de figure extrêmes, nul n’est tenu de porter plainte. Cela équivaut-il pourtant à un consentement donné après coup? Posons la question à un drôle de roman écrit par une femme – ou presque, puisque derrière le pseudonyme féminin de Sally Mara, jeune écrivaine irlandaise, se cache en réalité la plume alerte de Raymond Queneau.

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Si une centaine de femmes se sentent fondées à raisonner sur la vie amoureuse des deux sexes, sans poser la question à leurs compagnons de l’autre genre, pourquoi ne pas profiter de cet amusant cas d’androgynie littéraire afin d’en apprendre un peu plus, même si l’auteur n’est qu’un homme? Le roman a un titre qui pourrait résumer l’état d’esprit de la tribune polémique: On est toujours trop bon avec les femmes (1947). A la lecture, les choses se compliquent quelque peu. Nous sommes à Dublin, le lundi de Pâques 1916. Des nationalistes irlandais investissent les principaux lieux stratégiques de la ville.

Otage improvisée

Un petit groupe s’est barricadé à l’intérieur du bureau des Postes, attendant l’arme au poing la réaction de l’occupant britannique. Mais ses membres n’ont pas prévu qu’une citoyenne anglaise se retrouverait enfermée en leur compagnie. Tout l’enjeu sera dès lors pour eux de savoir se comporter décemment à l’égard de cette otage improvisée, histoire de ne pas ternir l’image de la résistance. Mais les choses ne vont pas se passer comme ils le souhaitent. Les hommes réussissent d’abord plus ou moins à garder leur contenance. Mais la femme va les entraîner à faire ce qu’ils voulaient à tout prix éviter. Malgré son écriture légère et son humour noir, on peut considérer que le roman se livre à une démonstration troublante et sans réplique, comme si la proximité de la guerre avait désinhibé le regard.

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Face aux miliciens timides ou réticents, la jeune anglaise fait preuve d’une liberté sexuelle assumée, qui affirme la force du désir aux abords de la mort. Les rôles entendus s’inversent comme par magie: la femme prend toutes les initiatives, elle devient dominante en forçant ses amants à passer à l’acte. Le seul à vouloir tenter avec elle une approche de séduction «classique» la dégoûte sur le champ et finit par lui faire l’effet d’un harceleur, puisqu’il est bien obligé d’insister importunément. Sa liberté se voit d’autant plus soulignée lorsque vient le moment de la perdre: au bout du compte, l’Anglaise est violée par les ultimes survivants du groupe, qui veulent l’obliger à cacher cette suite de turpitudes qu’elle n’aurait eu sinon aucune honte à révéler. En inversant les rapports de sexe, le roman de Queneau ne nous laisse plus guère de doutes. Ni sur ce qui sépare le consentement de la contrainte. Ni sur la réalité du plaisir.


Extrait

«– Et tout à l’heure, vous avez tous dit que vous aviez été corrects avec elle. Tous, sauf Caffrey, qui n’était pas là, Larry qui posait la question et…

»– Et toi, dit Kelleher.

»– Oui: et moi. Et bien moi je ne l’ai pas dit parce que si je l’avais dit j’aurais menti. Moi, je n’ai pas été correct avec elle.

Larry, éberlué, regarda Mac Cormack comme une monstruosité singulière et incroyable. Il le crut cinglé […].

»– Ou plutôt, il faut dire le vrai de la chose, c’est elle qui n’a pas été correcte avec moi.»

(S. Mara/R. Queneau, «On est toujours trop bon avec les femmes», Gallimard, 1971)

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