Vingt-deux, c'est le nombre de foires satellites qui se sont greffées cette année autour de la sixième édition de la foire créée en 2002 par les Suisses d'Art Basel, à Miami. Soit, d'après un comptage de la revue Art Newspaper, 1155 galeries en quête de clients. L'an passé, les foires «off» n'étaient, si on peut dire, que 13... Elles sont réparties un peu partout en ville, et jusque sur l'eau: «Seafair» et sa trentaine d'exposants ont trouvé refuge à bord d'un yacht de luxe de 70 mètres de long, ancré dans le port. On y trouve tout, de l'art antique jusqu'au contemporain, sans oublier un bar qui ne sert que du champagne et du caviar.

Et c'est compter sans les collections privées, ici installées à demeure dans des hangars de plusieurs milliers de mètres carrés, qui entrouvrent leurs portes pour l'occasion. Compter sans,non plus, les musées ou les galeries locales, qui redoublent d'efforts en espérant capter une partie des 40000 «happy few» venus du monde entier déferler cinq jours durant sur la mégapole floridienne. En dépit de la crise immobilière qui touche par ailleurs Miami, la carte postale est parfaitement lisse: les jours précédant la foire, la police a soigneusement ratissé les plages de leurs fameux «beachcombers», les clochards qui habituellement dorent leur misère au soleil, et les a emmenés loin du regard des festivaliers. Ces visiteurs sont devenus cruciaux pour l'économie locale: la saison touristique, en Floride, ne démarrait pas avant le mois de janvier. Or, depuis l'implantation de la foire, les tarifs des hôtels ont augmenté de plus de 95% en cinq ans.

Miami et ses foires sont ainsi devenus un passage obligé pour beaucoup de jeunes galeristes, qui se frottent à la clientèle internationale, comme la Parisienne Amandine Lesaffre, 30 ans cette semaine, qui a investi tout son avoir, soit 8000 dollars, pour participer à Bridge Art Fair. Des pays, même, comme la Russie, y organisent des expositions nationales. Dans le cas de la France, elle s'intitule «French Kissing», présentée au Moore Space par sa directrice, l'Américaine Sylvia Cubiña, qui a profité d'un séjour dans l'Hexagone pour choisir elle-même les artistes.

Pour être repérable dans cette déferlante, il y a deux stratégies possibles qui, curieusement, évoquent deux grands systèmes mis au point au XIXe siècle, le Salon et la galerie. Selon l'historien d'art Gérard Monnier - Des Beaux-Arts aux arts plastiques, Editions de la Manufacture -, le Salon était «l'espace central de l'économie artistique. C'est au Salon, alors que le marché de l'art est encore peu développé, que l'artiste entre en contact avec ses partenaires économiques [...], la masse des acheteurs dispersés dans la société civile, que le Salon permet de rassembler, de stimuler et ensuite de persuader». Les foires jouent aujourd'hui le même rôle. Mais, au XIXe siècle, pour être vu au Salon, il fallait faire grand. A Miami aussi. La Marlborough Gallery a ainsi installé des bronzes énormes, des Ménines de Manolo Valdés, sur une pelouse proche de la foire. La galerie Lelong a posé une gigantesque sculpture de Jaume Plensa près de la plage de South Beach. Pari réussi, elle a été vendue à des collectionneurs de l'Iowa.

L'autre stratégie, c'est l'exposition personnelle. Un principe qui n'est pas si vieux que cela: il se développe avec la montée en puissance des galeries, au début du XXe siècle. Lorsque le Salon d'automne refuse les premières toiles cubistes de Braque, c'est la galerie Kahnweiler qui les expose en 1908.

A Miami, nombreux sont ceux qui reprennent ce principe. Une section spéciale, baptisée «Art Kabinett», y est consacrée. Cela permet de redécouvrir des artistes un peu négligés, comme le Suisse Louis Soutter (1871-1942), ou d'approfondir le travail des plus jeunes.

Et Miami prouve que l'enjeu n'est pas seulement financier: l'abondance des foires, mais aussi des dîners, des fêtes nocturnes, le côté strass et paillettes, qui monte en puissance d'année en année, finit par en écœurer plus d'un. Des collectionneurs parmi les plus sérieux, voire certains marchands, comme le courtier new-yorkais Philippe Ségalot, refusent désormais ce jeu futile et restent à la maison. D'autres y découvrent l'art contemporain. On a ainsi vu une des premières fortunes de Suisse, venu là un peu par hasard, apprécier la chose. Depuis trente-huit ans que la foire existe à Bâle, il n'y avait, malgré la proximité de sa résidence, jamais mis les pieds. Encore un milliardaire acquis à l'art: voilà bien la magie de Miami.