La caverne d'Ali Baba, c'est donc là, au 10 de la rue Royale à Paris, en face de chez Maxim's, au fond d'une cour. Dans ce monde de luxe, de calme, et de volupté règne un homme vif et éclectique, Yves Mickaeloff, marchand d'art du XVIIIe siècle français, artiste contemporain, architecte de demeures fabuleuses. Il est, à partir de samedi soir, au Salon de Mars, à Genève. Il n'était pas là l'an dernier, mais, dit-il, «des collectionneurs de la région m'ont convaincu d'y venir». Faut-il parler de boutique, de galerie, d'atelier, à propos de son rez-de-chaussée, rue Royale? Un peu des trois: on y voit des maquettes de jardins et d'intérieurs du XVIIIe, des tissus, de la passementerie, des plans, et des objets curieux qu'il a créés lui-même, comme cette table aux pieds argentés, dont le plateau est remplacé par une grande racine de bois sculpté. Inutile, cette table? Sauf pour rêver.

Yves Mickaeloff n'est pas un simple marchand d'objets et d'œuvres d'art. «Je fais ce qu'on faisait au XVIIIe siècle, explique-t-il, où on ne séparait jamais un objet de son environnement.» Il ne conçoit pas que l'on mette les chefs-d'œuvre en rang d'oignons, comme des choses mortes: «Ce que nous créons doit être fait pour vivre, c'est pourquoi nous utilisons aussi des éléments contemporains. Regardez une chaise, ou un fauteuil. Au XVIIIe, l'assise était extrêmement droite. Les robes des femmes prenaient une place considérable. Nous ne pourrions pas nous asseoir comme à cette époque. Il faut donc adapter le mobilier et l'espace à la vie d'aujourd'hui. Quand nous faisons une reconstitution historique, nous cherchons à retrouver fidèlement ce qui se faisait au XVIIIe. Mais quand nous aménageons un espace de vie pour une famille, le plus important est qu'elle rencontre l'esprit du XVIIIe, et non une copie conforme. Le XVIIIe est un siècle où l'on se sentait bien, où l'on aimait le plaisir; ce n'est pas un siècle ennuyeux; il est plein d'humeur, de provocation, et d'invention perpétuelle.»

Il se saisit d'une maquette. «C'est un très grand appartement que j'ai construit sur Park Avenue, à New York, dans un immeuble 1930. Je l'ai livré à son propriétaire il y a moins de quinze jours. J'y ai travaillé pendant quatre ans avec mon équipe et des dizaines d'artisans parisiens. C'est un espace totalement clos, parce que l'architecture originale ne correspondait pas aux proportions du XVIIIe. Il a fallu créer des ouvertures qui sont éclairées artificiellement. Derrière le décor, il y a une machinerie et un câblage extraordinaires. L'éclairage est piloté par ordinateur. On peut commander des ambiances. J'utilise les matériaux du XVIIIe siècle, avec la grammaire formelle de l'architecture et de la décoration du XVIIIe, mais je mobilise toutes les techniques les plus récentes, et je vais jusqu'à passer les corniches en soufflerie pour qu'il ne se forme pas de turbulences à cause de la ventilation, et pour que la température des pièces soit homogène.»

Yves Mickaeloff construit des bulles hors du temps, des vaisseaux spatio-temporels échoués dans les villes et les campagnes du XXIe siècle. Il montre une commode dont le dessus noir est en caoutchouc mou et tiède et l'ornementation en plastique transparent: «Ce que nous faisons doit être parfait, mais il faut garder le sens de l'humour; le XVIIe et le XVIIIe avaient le sens de l'humour et le goût des trompe- l'œil.»

Que vient faire ce metteur en scène de la vie des autres dans un Salon où il devra attendre le chaland sur son stand pendant neuf jours? «Ce qui étonne le plus ceux qui me voient travailler, ce sont les différentes facettes de mon activité. Ici, rue Royale, je suis dans ma caverne. Dans un Salon, je m'expose. Je ne juge pas de sa réussite au nombre des ventes (même si c'est bien de vendre) mais au fait qu'il crée les conditions favorables pour des rencontres. L'histoire de l'appartement de Park Avenue a commencé ainsi, il y a dix ans, sur le stand d'un Salon par une rencontre qui est devenue une aventure professionnelle.»

SALON DE MARS.

Palexpo – Halle 2, Genève.

Ouvert du samedi 31 mars au lundi 8 avril, de 12h à 20h (mercredi

jusqu'à 22h, samedi

et dimanche de 10h à 20 h).