Chronique

La démocratie à l’épreuve du ressentiment envers les minorités

CHRONIQUE. La Nouvelle-Zélande, connue pour être un havre de coexistence pacifique, demeure sous le choc de l’effroyable massacre commis contre les fidèles de deux de ses mosquées la semaine dernière. Comment surmonter le péril de la haine? Feuilletons à nouveau le «Traité sur la tolérance» du philosophe américain Michael Walzer

Les attaques terroristes de la semaine dernière contre deux mosquées de Nouvelle-Zélande ont pris tout le monde de cours. Comment s’attendre à une telle explosion de violence meurtrière dans cette région apparemment tranquille de l’autre bout du monde, qu’on aurait pu croire à l’abri des haines idéologiques? L’épisode laisse l’impression qu’un cap a été franchi. Car cette fois, le tireur était un extrémiste «blanc», ce qui interroge du coup bien des certitudes.

Les sociétés occidentales offrent-elles vraiment une garantie contre la violence intercommunautaire? Le mimétisme avec le mode opératoire désormais bien connu des djihadistes est frappant: dérive personnelle, sentiment de rupture avec l’évolution du monde, puis enfermement idéologique et radicalisation en ligne, jusqu’à ce choix terrible qui reste marqué jusqu’au bout par une part d’incompréhensible.

Fuite en avant

Même si son parcours est celui d’un solitaire, l’auteur du massacre de Christchurch appartient pourtant bel et bien à notre époque. Il faut donc considérer qu’il en dit quelque chose, qu’on préférerait sans doute ne pas devoir entendre. Mieux vaut alors y être attentif, pour que le monde de demain ne donne pas le spectacle d’une communauté humaine qui vole en éclats, en proie à une fuite en avant dans la violence.

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Comment en est-on arrivé là? Pour essayer de comprendre, remontons à la fin du siècle précédent, période charnière dont les enjeux fondamentaux nous apparaissent d’autant mieux à la lumière des transformations advenues entre-temps. Période aussi d’un certain nombre d’idéaux à l’égard desquels les décennies suivantes paraissent désillusionnées. Le multiculturalisme en fait partie. C’est l’objet d’un livre majeur du philosophe américain Michael Walzer, On Toleration, paru en 1997.

Condamnés à s’entendre

Walzer fait de la tolérance une clé politique pour comprendre les sociétés humaines, et en particulier celles d’aujourd’hui, toujours plus confrontées à la coexistence de groupes d’origines diverses, dont les modes de vie et les principes fondamentaux varient, voire s’opposent. Ils sont donc condamnés à s’entendre pour survivre, en se soumettant à un certain nombre de normes partagées.

Dans ce cadre complexe, la tolérance permet de garantir à la fois, en les conciliant les uns avec les autres, les droits des individus et ceux des communautés. Walzer se défend d’adopter une vision irénique d’une cohabitation parfois forcée: elle est certes susceptible d’engendrer des rivalités et des conflits difficiles à résoudre. Mais il voit également en elle un facteur dynamique et positif pour la vitalité de l’espace démocratique, obligé à un effort continu de discussions et de contractations collectives.

Tendance atomistique

La question de la tolérance intercommunautaire se pose sous des modes divers selon le type d’Etat. Walzer estime que c’est dans une «société d’immigrants» comme celle des Etats-Unis, où il n’y a pas de culture à vocation hégémonique, qu’elle trouve son champ d’application par excellence, et sans doute aussi son expression la plus satisfaisante. Or de plus en plus de pays – en particulier occidentaux – se dirigent vers ce type de société ouverte. L’exemple est donc à méditer.

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C’est ici que le diagnostic devient particulièrement intéressant pour ce qui nous intéresse. Walzer observe que la société américaine suit depuis quelque temps (à l’époque où il écrit) une tendance atomistique, due notamment à ses yeux aux inégalités économiques croissantes, qui affaiblit l’équilibre jusqu’ici en vigueur entre individus et groupes: les plus vulnérables parmi les premiers se perdent à l’intérieur de trajectoires vers nulle part, tandis que les seconds durcissent leurs revendications au fur et à mesure qu’ils voient leur influence réelle s’éroder, quitte à basculer dans l’extrémisme.

Identité de groupe

Walzer plaide pour que l’Etat œuvre à un renforcement des liens associatifs et communautaires afin de retrouver le cadre collectif qui est nécessaire à l’épanouissement de l’individu considéré dans ses différents aspects, c’est-à-dire simultanément possesseur de revendications personnelles et d’une identité de groupe qui le renforce.

Laissons les années 1990 là où elles sont et revenons à aujourd’hui. Que se passerait-il si, à l’inverse de ce qu’espère Walzer, ce lien finissait par se rompre? La tâche de reconstruction serait alors une nécessité collective, qui mettrait en jeu la société tout entière. Les événements récents nous le prouvent.


Extrait:

«J’ai tendance à penser que ces processus [de baisse du taux d’emploi] sont plus préoccupants que la cacophonie multiculturelle, ne serait-ce que parce que, dans une société démocratique, une action menée en commun est préférable au repli et à la solitude, que le tumulte est préférable à la passivité et que des objectifs partagés – même quand on ne les approuve pas – sont préférables à l’apathie individuelle. Il est probable, en outre, que beaucoup de ces individus en errance sont à la merci d’une propagande d’extrême droite, qu’elle soit ultranationaliste, fondamentaliste ou xénophobe, de celles que les démocraties doivent tout faire pour marginaliser. Certains prétendent aujourd’hui que le multiculturalisme est lui-même le produit de ce genre de propagande: la société américaine, à leurs yeux, est non seulement à deux doigts de se dissoudre, mais aussi de sombrer dans une guerre civile à la bosniaque. En réalité, nous n’avons eu jusqu’ici que les signes avant-coureurs d’une politique ouvertement chauviniste et raciste. Les Américains sont davantage impliqués dans des cultes religieux plus ou moins étranges que dans des groupes politiques d’extrême droite. Nous sommes à un stade où le pluralisme des groupes est encore susceptible de venir au secours du pluralisme des individus»

(M. Walzer, «Sur la tolérance», trad. G. Ambrus)

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