Chronique

La démocratie menacée par «Docteur Jekyll» et «Mister Hyde»

CHRONIQUE. En tentant de redorer son blason au chevet d’un sans-abri, Emmanuel Macron a été accusé de duplicité. Dans sa célèbre nouvelle, Robert Louis Stevenson sondait la tension entre le bien et le mal qui rongeait son héros. En politique, elle peut aussi faire des ravages

C’est une photo a priori comme les autres, sauf qu’elle en dit beaucoup plus qu’il ne faudrait. On voit le président de la République française, Emmanuel Macron, en tenue décontractée (un blouson de cuir et une simple paire de jeans), qui se tient agenouillé, l’air visiblement concerné, devant la tente d’un sans-abri, aux côtés d’une équipe de nuit du SAMU social. Le cliché a été pris à la dérobée fin février, par la photographe officielle du président, qui a eu soin de la diffuser avec d’autres depuis son compte Instagram, très suivi paraît-il des fidèles de La République en marche.

On pourra s’indigner devant ce dérapage cynique des outils de communication, juger même qu’un verrou a sauté en matière d’instrumentalisation politique, au mépris du respect de la dignité humaine. Mais à tort, car l’essentiel est peut-être ailleurs. En se laissant photographier dans cette posture, Emmanuel Macron a plutôt voulu prouver que l’image de philanthrope un peu idéaliste sur laquelle il a construit son identité politique correspond bien à la réalité. Ses adversaires ont longtemps spéculé sur les hypothétiques zones d’ombre de sa vie privée. Eh bien, voilà la vérité enfin révélée au grand jour: pas de «Mister Hyde» aux activités inavouables, mais un éternel «Docteur Jekyll», aussi immaculé de jour que de nuit.

Alter ego maléfique

Il faut dire qu’il y avait péril en la demeure. Au rythme des faux pas d’Emmanuel Macron, on en était presque venu à se demander si le mystérieux Benalla n’était pas en fin de compte l’alter ego maléfique du président français, le côté obscur d’un pouvoir personnel irresponsable et opportuniste derrière sa façade bienveillante. Heureusement, Macron a su progressivement redorer son image et les soupçons se sont émoussés.

Tout est bien qui finit bien? On se souvient pourtant que le héros du roman de Stevenson réussit longtemps à donner le change sur le lien invisible qui court entre les deux parties de sa personnalité. Le docteur Jekyll n’a-t-il pas mis au point le breuvage grâce auquel il se dédouble dans l’espoir de séparer hermétiquement ses bonnes pulsions de ses mauvaises? Mais c’était en croyant que sa part mauvaise se contenterait de la portion congrue. La réalité sera tout autre: plus le docteur Jekyll est libre de se consacrer à ses travaux altruistes, plus Mister Hyde se fait exigeant par compensation, jusqu’à prendre le dessus.

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Et la conclusion vient d’elle-même: le mal peut aussi se nourrir du désir supposé de faire le bien. Pour venir à bout du monstre qu’il a libéré, le docteur Jekyll n’aura d’autre choix que de mettre fin à ses jours. En y réfléchissant, le sort du pauvre Jekyll représente au fond une menace bien réelle pour tout homme politique un peu trop confiant dans ses moyens, à l’image d’Emmanuel Macron. En voyant celui-ci penché au chevet des SDF, les mauvaises langues n’ont pas manqué de noter que son gouvernement a surtout réduit le budget consacré à l’hébergement social, en dépit des déclarations d’intention.

Mesquinerie et surenchère

Le divorce entre les proclamations généreuses et la mesquinerie des mesures concrètes est une véritable malédiction, qui n’a rien à envier à celle imaginée par Stevenson. Elle finit par scinder complètement le gouvernant et l’homme de discours, les décrédibilisant ainsi gravement l’un et l’autre. Plus le premier erre, plus le second surenchérit de belles paroles pour le couvrir, quitte à se prendre à son propre piège. Tel est le côté «Docteur Jekyll et Mister Hyde» de la politique. Avec cette différence que c’est d’abord pour la démocratie qu’il y a danger, pas pour ses élus schizophrènes.


Extrait:

«Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable: l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger.»

(R. L. Stevenson, «L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde», trad. Théo Varlet)

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