Genre: Histoire
Qui ? Francis Fukuyama
Titre: The Origins of Political Order
From Prehuman Times to the French Revolution
Chez qui ? Profile Books, 608 p.

L’ histoire a un sens et ce sens conduit à la démocratie. Développée dans un précédent ouvrage de Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme , cette thèse avait soulevé une controverse alimentée par une lecture souvent simplificatrice. Fukuyama y revient avec une ambition démultipliée – débusquer, dans l’histoire de l’humanité, l’apparition et l’évolution des ingrédients qui font une démocratie fonctionnelle: un Etat, sa soumission au droit et l’obligation pour ses dirigeants de rendre des comptes.

Si la quête de ce petit – ou grand – quelque chose qui a permis à l’Occident d’entrer le premier dans la modernité n’est pas nouvelle, le chemin diverge agréablement de celui, classique et eurocentriste, qui va d’Athènes pour mener à 1789 en passant par Cicéron, Machiavel et Montesquieu.

L’homme, tel est le point de départ qui sert en somme de pivot à Fukuyama, n’a rien à voir avec l’individu libre et isolé posé par Hobbes et Rousseau à l’origine de leurs théories de l’Etat. Comme les grands singes dont sa branche a divergé, il constitue une espèce fondamentalement sociale, dont l’interaction avec ses semblables s’organise selon deux principes: la réciprocité et la préférence tribale.

Cette dernière sert de socle à la plus durable des formes d’association humaine et elle constitue aujourd’hui encore, sous les formes corrompues du népotisme et du clientélisme, un obstacle important à la construction démocratique. C’est en somme la forme d’association humaine par défaut et le premier défi de toute construction politique est de la mettre hors jeu pour lui substituer sa propre logique.

Le moment où intervient cette évolution comme les formes qu’elle prend sont hautement circonstancielles: le climat, la géographie, le moment, les motifs – souvent guerriers – du changement peuvent décider d’une orientation qui marquera ensuite d’autant plus durablement la culture politique d’un peuple que la propension à obéir aux coutumes fait, elle aussi, partie de notre patrimoine biologique.

Nés très tôt – au Ier millénaire avant notre ère – et dans un climat de guerres constantes, les premiers empires chinois ont ainsi pu imposer un modèle d’administration centralisée, efficace et autoritaire, basée sur une stricte méritocratie qui, avec de nombreuses éclipses, inspire jusqu’à la Chine contemporaine. En Inde, l’émergence dans un contexte plus pacifique du brah­manisme a au contraire freiné non seulement les abus mais même l’avènement durable d’un pouvoir central fort.

Affranchir l’administration des allégeances familiales peut nécessiter des mesures draconiennes, comme la construction, par l’Empire ottoman, d’une administration d’esclaves qui doivent tout au souverain. Ou l’imposition, au XIe siècle par Grégoire VII, du célibat à l’ensemble de la hiérarchie catholique, jusqu’en bas de l’échelle.

L’Eglise, pour Fukuyama, joue un rôle central dans l’avènement de la modernité européenne. En promouvant une vision du mariage qui met à mal les stratégies patrimoniales des familles, elle favorise un transfert des droits de propriété aux individus, dont les initiatives personnelles sont dès lors récompensées dès le Moyen Age. Il lui attribue également une fonction de modèle étatique et la diffusion – par la reprise du code de Justinien – d’un droit universel auquel les souverains, même s’ils essaient régulièrement de le contourner, s’estiment soumis.

C’est dans ce contexte qu’émerge le troisième ingrédient démocratique: l’obligation de rendre des comptes, très étroitement liée à la nécessité de lever des impôts dans des sociétés où existent désormais suffisamment de contre-pouvoirs pour rendre un simple prélèvement par la force impossible.

Cette dépendance de l’Etat ne débouche pas forcément sur la vertu, relève le politologue. En France, elle a permis, par le biais de la commercialisation des charges publiques, l’émergence d’un Etat de rentiers incapable se réformer jusqu’à la Révolution. Et il a fallu l’émergence précoce, en Grande-Bretagne, de collectivités locales fortes, équilibrées et soudées par le sentiment religieux pour permettre de négocier dans de meilleures conditions le pacte impôts contre représentation qui constitue le fondement de la démocratie à l’anglo-saxonne.

L’équilibre ainsi trouvé est aujourd’hui assez généralement reconnu comme optimal. Mais cela ne signifie pas qu’il soit forcément durable. Les structures politiques se sclérosent et peuvent se trouver dans l’incapacité de faire face à de nouveaux défis. Si des solidarités sociales solides – syndicats, groupes de pression, etc. – sont nécessaires au maintien d’une démocratie vivante, elles peuvent aussi s’allier pour affaiblir dangereusement l’Etat, l’empêchant d’accomplir des réformes ou de prélever des impôts indispensables. Et c’est bien là que Fukuyama, moins optimiste qu’on l’a accusé d’être, voit le principal danger au XXIe siècle.

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La liberté

selon Francis Fukuyama

«La liberté ne résulte pas de la limitation de l’Etat mais de l’affrontement entre un Etat fort et une société également forte qui s’efforce de restreindre son pouvoir»