Roman

Les démons d’une enfance à Trinidad et Tobago exercent leur malédiction jusqu’au Canada

Le premier roman de David Chariandy parle avec pudeur et force de la démence précoce de sa mère et de la vie des immigrants de la Caraïbe

Genre: Roman
Qui ? David Chariandy
Titre: Soucougnant
Traduit de l’anglaispar Christine Raguet
Chez qui ? Zoé, coll. Ecrits d’ailleurs, 236 p.

Le Soucougnant, «c’est quelque chose comme une femme vampire» qui exerce ses maléfices dans les îles de la Caraïbe, surtout à Trinidad et Tobago. Le mauvais génie qui donne son titre au récit de David Chariandy distille son poison bien au-delà des mers, jusque sur les bords du lac Ontario, mais pour en savoir plus sur cet être, il faudra attendre la page 161. A Scarborough, dans un faubourg résidentiel de Vancouver, s’est établi, il y a une trentaine d’années, un couple d’immigrants. La présence de gens de couleur dans ce quartier petit-bourgeois n’était pas particulièrement bienvenue, mais tolérée. Deux garçons sont nés, ont grandi là, dans la petite maison. Plus tard, les trois hommes ont quitté le foyer. Le père, parce qu’un accident du travail l’a emporté; l’aîné pour tenter de vivre sa vie de poète; le cadet, par impuissance, pour fuir son incapacité à gérer le délire croissant de sa mère.

Deux ans après cette désertion, il revient. Tout est pareil, en pire. Pour que sa «manman» le reconnaisse, il lui fait toucher une excroissance au genou, et même ce signe ne suffit pas. Une jeune femme, noire, elle aussi, semble s’occuper de la mère. Meera est-elle une employée des services sociaux? Ses lectures très éclectiques n’ont rien à voir avec son travail. Elle accueille le revenant avec méfiance, voire hostilité. Lui va tenter de prendre soin de sa mère, qui «s’est mise à oublier de façon bien plus créative» qu’au temps de son enfance, quand elle savait encore préparer le chocolat et le pain de coco. Soucougnant est le premier roman de David Chariandy, qui est né en 1969 de parents venus de Trinidad et Tobago. Son père avait des origines tamoules. Lui a grandi au Canada où il enseigne la littérature et a fondé Commodore Books, la première maison d’édition noire du pays. Son roman a sans doute des fondements autobiographiques, ce qui lui donne la vibration, la pudeur et l’énergie qui ont fait son succès, car Soucougnant a été très bien reçu au Canada. On peut aussi y lire un tableau social du Canada multiracial, mais en sourdine.

Aux tracas du quotidien, le récit mêle les souvenirs d’enfance et des bribes reconstituées de l’histoire des parents. Très tôt, avant même la naissance des enfants, la mère a commencé à oublier. Des choses anodines, d’abord, puis les visages, les gestes les plus simples, les recettes ancestrales. Pendant des heures, elle laisse couler l’eau, provoquant des inondations, la colère des voisins. «Démence précoce», disent les médecins. Les parents ne veulent pas en savoir plus, ils se méfient de l’hôpital. Aux passages à vide succède souvent une prise de conscience humiliante, pénible. On devine l’égarée charmante sous ses incohérences, désarmante, voire drôle. Des bribes du passé lui échappent, énigmatiques. Des recettes de médicaments. Elle perd évidemment son travail de gardienne d’enfants. Le père est au chômage, vit de petits boulots. Le racisme latent s’exprime de plus en plus ouvertement, surtout quand manman erre nue dans le quartier en fouillant les poubelles. Les garçons profitent de son égarement pour se gaver de sucreries, se soustraire à l’école, explorer les rives du lac. L’aîné veut devenir poète, mais quand le père meurt, il doit assumer, à 18 ans, le rôle de l’homme de la maison. Le jour où la mère ne le reconnaît pas, c’en est trop, il part, abandonnant le cadet. Qui, à son tour, s’en va, pour revenir, deux ans plus tard, parce que le lien est toujours vivant. Mais «que fait-on avec une personne qui, un beau jour, déverse le contenu de son esprit dans le ciel»?

David Chariandy glisse des énigmes au long de son récit, comme ces graffitis, en tête de chapitres, qui semblent vouloir former le mot «soucougnant». Elles trouveront toutes leur explication dans une fin très belle, presque apaisée. On comprendra la folie de la mère, le comportement étrange de Meera, l’importance des livres et des histoires, le rêve du frère. A la fin, reste la consolation de l’oubli, du chagrin et de la pitié.

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Nietzsche

Cité dans «Soucougnant»

«Il est possible de vivre sans pratiquement aucun souvenir,même de vivre heureux comme nousle montrentles animaux; mais il est presque totalement impossible de vivresi l’on ne peut oublier»
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