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C’est en retournant en Ecosse pour enterrer son fils que le héros d’Irvine Welsh va être happé par une spirale infernale.
© (Keystone/AP Photo/PA, David Cheskin)

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Quand les démons du passé sont encore affamés

Irvine Welsh est de retour auprès des laissés pour compte de son Ecosse natale, dont il avait retracé le destin tragique dans «Transpotting». «L’artiste au couteau» remet en selle l’un de ses personnages, un psychopathe en voie de rédemption bientôt rattrapé par les fantômes de sa jeunesse enragée

Une mère femme de ménage, un père docker, une enfance sur la brèche, Irvine Welsh restera pour toujours le «Dickens des déclassés». Il plaque ses études à 16 ans, multiplie les petits boulots et finit sur la mauvaise pente, en compagnie des junkies de Londres, la ville de tous les dangers où il deviendra accro à l’héroïne, au début des années 1980, avant de rentrer au bercail pour reprendre des études et commencer à écrire. En cultivant une image de bad boy qui lui colle encore à la peau.

Ses influences? L’école de Glasgow, cet aréopage de francs-tireurs aux idées noires qui, autour d’Alasdair Gray, dépeignent le naufrage des cités industrielles – chômage, alcool, misère. C’est sous leur égide que Welsh s’est frotté d’emblée au roman social en publiant en 1993 le cultissime Trainspotting, confessions d’enfants perdus des quartiers pourris d’Edimbourg avec pour seul horizon, la drogue, la baston, la déglingue, les vols à l’étalage et les bars glauques où le chagrin se dissipe à coups de piquouses fatales.

Une art-thérapeute en prison

Avec L’artiste au couteau, l’Ecossais rouvre la trappe de la souricière sociale de Trainspotting – adapté au cinéma par Danny Boyle – et remet en scène l’un des protagonistes de ce roman très trash: le hooligan Francis Begbie, psychopathe illuminé, accro à la violence la plus sauvage, incapable de «maîtriser ses pires pulsions» parce que «son seul talent a toujours été de faire du mal aux autres». Aussi a-t-il atterri dans une prison d’Edimbourg où il est tombé amoureux de son art-thérapeute, Melanie, qu’il finira par épouser. «Cette Ricaine était le seul sujet de discussion dans tout le pénitencier, ça s’était répandu comme un virus. Ça se pressait pour s’inscrire à ses cours d’art plastique, pour lui voler un sourire, une bribe de parfum», dit Begbie qui raconte aussi comment il a décidé de couper les ponts avec son Ecosse natale, de changer de peau et de nom – il s’appelle désormais Jim Francis – pour s’installer à Santa Barbara, dans une maison de style colonial, avec Melanie et leurs deux adorables petites filles.

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Désormais, le héros de Welsh roule en Cherokee, se la coule douce, savoure sa nouvelle vie sous l’azur californien, écoute Guns N' Roses et gagne bien sa vie comme artiste. Sa spécialité? Infliger des mutilations aux photos ou aux bustes des stars d’Hollywood ou des vedettes de la télévision britannique, qu’il lacère au couteau, «une façon de faire écho au désir inconscient d’un public qui crée des célébrités pour mieux les détruire».

Un talisman tranchant

Un résilient Jim Francis? Un has been? C’est compter sans cet Alaskam Alpha Wolf, ce poignard à la lame redoutable qui continue à lui servir de talisman, dans le plus grand des secrets. Comme s’il n’en avait pas fini avec la férocité de son passé, il s’en servira pour réduire en bouillie les deux malfrats qui voulaient agresser son épouse sur une plage californienne.

Et puis soudain, une page se tourne dans l’existence de l’artiste au couteau quand un coup de téléphone de sa sœur Elspeth lui annonce que son fils Sean est mort, un enfant qu’il connaît à peine, qu’il a eu d’un premier lit, à l’époque où il remplissait les pages les plus noires de Trainspotting.

Meurtre à venger

Toxico notoire, ce garçon de 21 ans vient d’être découvert baignant dans son sang. Jim Francis se précipite à ses obsèques, retrouve ses potes déglingués d’Edimbourg, son ex-femme June – devenue obèse – et une Ecosse où «tout le monde a toujours les dents pourries, boit toujours trop, prend toujours trop de drogue». Rattrapé par les fantômes de sa jeunesse miséreuse, Jim Francis va revêtir sa casaque de grand méchant loup pour démasquer les coupables de l’assassinat de son fils, à travers lequel resurgissent tous ses démons.

La fureur comme moteur

«Sa vie lui semble de plus en plus fracturée, comme si son passé avait été vécu par quelqu’un d’autre. Le seul pont à ne pas avoir été brûlé, c’est la colère: lorsqu’il est furieux, il retrouve un peu de son ancien lui. En Californie, peu de choses sont susceptibles de le pousser à ses extrémités. Alors qu’ici elles prolifèrent» écrit Welsh, dont le récit va virer à la critique sociale des plus acérées, et au pur thriller, lorsque Jim Francis écumera les bas-fonds d’Edimbourg pour venger la mort de son fils.

C’est le portrait d’un «être humain plutôt foutu de l’intérieur» que brosse Welsh dans ce récit tranchant comme un poignard. Où l’on découvre que l’on n’échappe jamais à ses démons, même quand la grâce semble vouloir vous tendre la main.


Irvine Welsh, «L’artiste au couteau», traduit de l’anglais par Diniz Galhos, Diable Vauvert, 374 p.

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