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Denis Maillefer: «Dans ma vie, il y a eu un avant The Catcher in the Rye, comme avec Belle du Seigneur d’Albert Cohen que j’ai lu à la même époque. Ce livre-là a été une révélation monstrueuse.» 
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«Le livre de mes 15 ans» (3/6)

Denis Maillefer: «Le héros de «L’Attrape-cœurs», c’était moi»

Le roman culte de J.D. Salinger a changé sa vie. Tout comme «Belle du Seigneur» d’Albert Cohen. Le metteur en scène vaudois et nouveau codirecteur de la Comédie de Genève raconte cette fureur de vivre qui l’a saisi

Un train passe et Denis Maillefer ouvre au hasard The Catcher in the RyeL’Attrape-cœurs en français. Page 179, dans l’édition de poche de Penguin, on peut lire: «I want to be the catcher in the rye.» «Le titre qu’a choisi J.D. Salinger est mystérieux, non?» commente le metteur en scène vaudois. «Et quelle drôle d’idée de l’avoir traduit par «L’Attrape-cœurs». Ça ne veut rien dire! Littéralement, «catcher» signifie «attrapeur», c’est un terme de base-ball et «rye», «champ de seigle».»

Ce matin-là, sur la terrasse d’un bistrot lausannois, en contrebas de la gare, Denis Maillefer feuillette son Catcher in the Rye, toujours souple, mais tacheté par l’âge. Il y trouve son autographe: «Wettingen, 1983». «Je me souviens vaguement d’un banc et d’une église, j’étais à Wettingen pour un échange linguistique, tout le reste est flou, sauf cette lecture qui m’a marqué à jamais.»

On imagine un instant Denis Maillefer sur le banc de son adolescence, son profil d’oiseau alpin. A l’époque, il se voit plutôt barouder en émule d’Albert Londres, grand reporter sur un cargo. Il n’imagine pas qu’il sera le metteur en scène le plus précoce de sa génération – Fool for love à la Dolce Vita à Lausanne en 1987, il a 22 ans; qu’il imposera un style de spectacle qui lui ressemble, littéraire, aigu, toujours ultrasensible; qu’il se retrouvera à la tête de la Comédie de Genève – il y a été nommé ce printemps avec la comédienne Natacha Koutchoumov.

Sur son banc à Wettingen, Denis Maillefer est un héros de J.D. Salinger, en bordure de bienséance, sur la crête des révoltes, en quête de solitude dans les champs de coton, «catcher in the rye», donc.

Le Temps: Dans quelles circonstances découvrez-vous «The Catcher in the Rye»?

Denis Maillefer: J’ai 18 ans alors, et c’est le premier livre que je lis intégralement en anglais. Est-ce pour l’école? Peut-être. Ce qui est surprenant, c’est qu’il m’ait marqué autant, alors que je suis tellement attaché à la langue française. J’étais déjà très lecteur, je l’ai toujours été. Ce qui m’a touché, c’est qu’il parlait de moi, de l’adolescent que j’étais. Je me suis identifié à Holden Caulfield, le jeune héros chassé de son lycée qui se retrouve seul à New York.

– Sur quoi était fondée cette identification?

– Je ne me reconnaissais pas dans la manière de vivre de mon milieu, je n’aspirais ni à une vie de famille ni au confort. Je ne voulais pas vieillir ni être raisonnable. Je pensais avec Salinger, mais aussi avec les groupes de musique que j’écoutais, The Cure, U2, les Rolling Stones même, qu’on pouvait changer le monde. J’étais naïf. Mais remarquez, j’y crois encore un peu, sinon je ne ferais plus de théâtre.

– Est-ce que le mystère Salinger, son choix de vivre reclus, de ne jamais accorder d’entretiens, a contribué à votre fascination?

– Oui, j’aimais l’idée de l’auteur invisible, irréductible comme ses personnages.

– Ecriviez-vous alors?

– Un peu, des espèces de scénarios. Pas de journal intime ni de poésie. Ce qui était drôle, c’est que je cherchais à imiter en français l’oralité de Salinger, ce langage parlé qui est le fruit d’un incroyable travail. Dans ma vie, il y a eu un avant The Catcher in the Rye, comme avec Belle du Seigneur d’Albert Cohen que j’ai lu à la même époque. Ce livre-là a été une révélation monstrueuse.

– Qu’est-ce qui vous ravit dans «Belle du Seigneur»?

– Tout. L’histoire d’amour entre Ariane, la bourgeoise des beaux quartiers genevois, et Solal, ce jeune homme brillant et tourmenté. La peinture qu’Albert Cohen fait de la Société des Nations et de la bourgeoisie est d’une drôlerie et d’une férocité désespérées. Après Belle du Seigneur, il n’est plus possible d’aimer de la même façon. C’est un texte qui vous colle à la peau. Et puis il y a autre chose, ce que j’appellerai le plaisir absolu de la langue.

– C’est-à-dire?

– Albert Cohen travaille sa matière de telle sorte que la pensée et les personnages deviennent langue. Ariane veut inventer le roman de son amour: elle s’impose des règles et elle pense ainsi construire un îlot miraculeux, soustrait aux mondanités, au faisceau des relations. Mais à la fin, le social rattrape l’amour. Et comme lecteur, vous vous sentez KO. Pour moi, ça a été l’invention de la mélancolie.

– Quel est votre dernier choc littéraire?

– L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes. Je viens de lire Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, l’histoire d’une actrice qui se débat avec ses souvenirs, au bout de tout. C’est noir, désespéré et profond. Là aussi, il y a une langue à l’œuvre.

– Accordez-vous de l’importance à votre bibliothèque?

– Non. Je classe mes livres par ordre alphabétique, mais j’ai tendance à les donner, sauf quelques-uns comme The Catcher in the Rye, justement, que j’ai gardé pour ma fille qui a 17 ans. Il m’arrive de plus en plus de glisser des livres dans la valise de mes enfants.

– Quel est l’ouvrage que vous offrez?

– J’ai beaucoup offert Entre ciel et terre, de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson. On y rencontre un jeune pêcheur à la morue hanté par «Paradis perdu», le poème de John Milton. C’est aérien, cosmique, incroyablement bien traduit.

– L’écrivain que vous auriez voulu être?

– Charles Ferdinand Ramuz, bien sûr. Pas pour sa vie, mais pour son style. Il a inventé une langue. Je lui dois une exigence de lecteur: je ne peux pas lire un livre mal écrit.


Citation: «If there’s one thing I hate, it’s the movies. Don’t even mention them to me» J.D. Salinger, «Catcher in the Rye»

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