Scènes

Denis Maillefer regarde la mort en face

A l’Arsenic, le nouveau co-directeur de la Comédie de Genève présente le métier de croque-mort. Un spectacle-documentaire sensible et salutaire

Il n’y a pas plus vivante que Sandrine Kuster. Pourtant, pour la deuxième fois cette saison, la directrice de l’Arsenic, qui vient d’être nommée à la tête du théâtre genevois de Saint-Gervais, produit un spectacle fort sur la mort. En novembre dernier, dans «Dire la vie», Alexandre Doublet aménageait un superbe écrin clair-obscur à de grands auteurs (Duras, Foucault, Ernaux, etc) penchés sur la dernière heure. Depuis mardi, c’est Denis Maillefer qui aborde à Lausanne la question de la disparition. Mais son terrain à lui, c’est la réalité. Celle d’une entreprise de pompes funèbres dont, stage à l’appui, il restitue l’activité de manière (très) détaillée. Glaçant? Un peu, mais moins qu’imaginé. Car les quatre employés, incarnés par les excellents Roland Vouilloz, Cédric Leproust, Lola Giouse et Marie-Madeleine Pasquier, témoignent d’une étonnante sensibilité.

Tout sauf des robots

C’est une surprise. De l’extérieur, on se dit qu’il est impossible d’être croque-mort sans se blinder et accomplir sa mission de manière mécanique. Trop de souffrance, sinon. De quoi perdre la raison. «Mourir, dormir, rêver peut-être» montre le contraire: des artisans émotionnellement impliqués, qui prennent soin des morts et des vivants avec beaucoup de spontanéité et de simplicité. Aux antipodes de robots programmés. A l’Arsenic, on entend leurs expériences. Mais avant, on voit leurs gestes, les gestes de l’habillement du défunt, délivrés avec une délicatesse et une attention qui font oublier la dureté de l’action.

Une couche-culotte pour commencer

Tout débute par cette longue séquence de préparation et, parfois de réparation, des corps. Deux femmes, nues gisent sur des brancards, dans une rigidité cadavérique parfaitement simulée - chapeau aux six figurantes qui se relaient dans cet exercice. Autour d’elles, quatre croque-morts, deux duos, gantés, mais sans tablier. A ce stade, le corps ne tache plus. Encore que. La première culotte, avant les dessous chics, est une sorte de lange, de couche. Sur laquelle les deux hommes enfilent un string, propriété de la jeune femme trépassée. Le contraste fait sourire, mais un peu jaune. Et puis ce sont les habits. Qu’il faut parfois découper pour bien les ajuster. Sur un écran en fond de scène, défile une vidéo du Pont Bessières prise en temps réel. Soir de pluie, mardi, ciel chagrin. Tandis qu’un jeune ado, le fils de Denis Maillefer, parsème les bords du plateau de petites lumières. Plus loin, ce sera au tour du musicien Michael Frei, au piano, de plaquer les accords du réconfort. Impression de cocon.

Je parle aux morts

Ensuite, les employés racontent leur métier. Il y a celui qui n’arrive pas à oublier le visage de cette parente affolée. «Elle s’appelait Françoise, je me souviens de sa robe.» Cette collègue, lumineuse plus qu’illuminée, qui parle aux morts et assure qu’ils lui répondent. «Je dis tout ce que je fais, je dis «ça va aller», je parle assez bas.» Cette autre qui ment sur sa profession pour éviter d’être questionnée ou simplement de susciter le rejet. «Je dis que je suis architecte, pharmacienne. J’ai peur sinon qu’on n’ait plus envie de me toucher». Il y a les astuces pour adoucir la rigueur du métier. Le camphre pour les odeurs, le scotch pour fixer les mains des défunts, le fil dentaire pour ôter une bague sur un doigt bouffi.

Et à vous, qu'est-ce qui vous manquera?

Et puis, dans le spectacle, ces trouées qui offrent encore un autre degré de réalité. A tour de rôle, les comédiens s’assoient face caméra et racontent ce qui leur manquera le plus, une fois décédés. Les fruitiers en fleurs pour Roland, la fondue pour Marie-Madeleine. Cédric regrettera Baudelaire et Lola, la peau. Maillefer excelle dans ce registre de l’intimité. On se souvient de «Je vous ai apporté un disque» où chaque protagoniste évoquait la partie de son corps qui lui plaisait le moins… Pour Tilo, l’enfant de la soirée, c’est un sublime paysage de montagne qu’il regrettera. Il n’y a pas d’âge pour penser au moment où on ne pourra plus penser. Les croque-morts y pensent souvent. Sans colère, ni tristesse. Comme un simple pallier.


 Mourir, dormir, rêver peut-être. Jusqu'au 3 mai. Arsenic, Lausanne. www.arsenic.ch

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