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Denis de Rougemont: «L’humilité m’apportedes nouvelles du monde»

Denis de Rougemont est mort en 1985. Il a accepté de commenter, d’outre-tombe, la situation du pays et de se risquer à livrer quelques conseils. Interview fictive

A l’occasion de ce numéro spécial sur la Suisse, Le Temps a demandé à Denis de Rougemont (1906-1985) de commenter l’actuelle situation du pays et de se risquer, lui qui a toujours observé les choses de haut et sans crainte, à livrer quelques conseils. Afin toutefois de ne pas importuner l’intellectuel par des questions déplacées ou anachroniques, Le Temps a souhaité l’assistance d’une journaliste impartiale qui a permis à cet entretien exceptionnel entre un mort et des vivants de garder un ton courtois et le plus respectueux possible de l’histoire connue jusqu’à aujour­d’hui.

Le Temps: Tous les quatre ans, les élections fédérales offrent l’occasion d’un bilan, ou plutôt d’une réflexion générale sur l’état des lieux. Les citoyens s’interrogent. Au moment de faire leur choix, ils ont besoin d’un bon éclairage. Le vôtre, en l’occurrence.

Denis de Rougemont: Ils ont surtout besoin d’une éthique, d’une morale. L’époque ressemble par bien des côtés à celle de ma jeunesse, dans les années 1930. «Plusieurs générations avaient cultivé le défaut d’exigence éthique comme la garantie d’une certaine douceur de vivre. Penser devint l’art de ne rien affirmer de décisif. Admirable invention que l’on pourrait baptiser «la pensée sans douleur» et qui comblait si doucement la morale débilitée du siècle.»

La modératrice: Je vous laisse la responsabilité de la comparaison entre vos années 30 et nos années 2000. Elle est tentante, je vous l’accorde, mais gardons-la, si vous le voulez bien, comme méthode narrative. DdR: Un jeu, oui, pourquoi pas. Cela me permettra de répéter ce que je tenais pour vrai et qui pour moi le reste. Ma vie est passée, je suis au cimetière, mes livres sont écrits. C’est en eux que vous me trouvez, je suis à votre disposition.

LT: Merci. Vous êtes, dans les années 1930 à Paris, un homme en colère. On dirait aujourd’hui, «un indigné»!

DdR: Holà, attention les mots, n’allez pas trop vite! Je suis, c’est vrai, consterné par la situation sociale et politique de la France. Mais c’est surtout le vide moral et intellectuel qui m’afflige. Je défends la cause de l’intelligence, de la pensée, de la liberté, de la personne humaine face au rêve fasciste de l’Etat et la mystique marxiste des masses. J’écris en 1932 – et peut-être cela vous parlera-t-il aujourd’hui – que «nous sommes une génération comblée. Comblée de chance et de grandeur et comblée de risques mortels. Le conflit de vivre, le paradoxe fondamental de toute existence se concrétise dans une nécessité révolutionnaire sans précédent. Ce n’est plus de conflit d’idées qu’il s’agit, ni même de conflit d’intérêts. Mais pour nous, entrés dans la vie sous le coup d’une menace planétaire sans précédent, il ne peut s’agir de rien d’autre que de ceci: s’entendre sur le meilleur moyen d’en réchapper. Ce n’est plus pour quelque idéal que nous avons à lutter hic et nunc , mais pour que les hommes vivent et demeurent des hommes.»

La modératrice: Il est entendu que la «révolution» dont vous parlez n’est pas la prise de la place Tahrir.

DdR: Non, bien sûr. Encore que, sous certains aspects, ces jeunes gens se comportent en personnes plus qu’en masse. Mais laissons cela. Notre Ordre Nouveau était «nouveau en ceci qu’il ne pouvait être établi que par un changement de plan. La plupart des questions qui divisent capitalistes et marxistes sont insolubles sur le plan positiviste où ils les placent. Elles ne prennent leur vrai sens que sur le plan de la personne où nous les reposons… Il n’y a pas d’autre cause à la crise présente: l’homme moderne a perdu la mesure de l’humain.» Il s’agit de la retrouver.

LT: Comment?

DdR: Je vais vous donner quelques principes de notre Ordre Nouveau qui visait à mettre l’homme au cœur des institutions: «La crise, disions-nous, peut et doit être résolue sans recours à la guerre et à la tyrannie étatiste. La condition prolétarienne peut et doit être abolie dès maintenant. Les banques, les sociétés anonymes, les bourses et le capitalisme en général, qui favorisent la production aveugle et la spéculation parasitaire, seront supprimés. Etc. L’Ordre Nouveau s’établira par une révolution créatrice.»

LT: Pensez-vous que ces principes restent valables?

Denis de Rougemont se penche vers la modératrice, lui chuchote quelques mots à l’oreille avant de prendre un air évasif.

La modératrice: Monsieur de Rougemont ne souhaite pas répondre à cette question, qui nécessiterait un trop long développement.

LT : Bien, c’est votre liberté…

DdR: Je tiens quand même à dire bien fort que la pauvreté est pour moi un problème moral non résolu. «Le but économique que je crois moralement nécessaire, et d’ailleurs techniquement possible, c’est d’accorder à tout homme, quel qu’il soit, le «minimum vital» qui lui permet d’obéir à sa vocation.»

LT: On en parle. Le thème revient, tous les dix ans. Mais dans le peu de temps que nous avons, je voudrais aborder un autre domaine, l’Europe.

DdR: Mon Dieu, oui, l’Europe! «Nous avons perdu le droit auquel beaucoup d’entre nous tiennent le plus, le droit de nous plaindre.» LT: Et pourquoi?

DdR: Parce que les occasions passent et nous ne les saisissons pas. Entre deux visions d’un comportement suisse, dont l’une serait, dit-on, prématurée, tandis que l’autre est sûrement périmée, le «malaise suisse» demeure le seul avenir certain… A une Suisse qui ne veut ou ne peut assumer ni son avenir ni son passé, que peut-on conseiller qui ne soit à la fois prématuré et périmé, ou simplement trompeur comme un tranquillisant?

La modératrice: Je rappelle que vous écrivez cela en 1964. Vous dites à ce moment-là: «Il est certain que l’Europe se fera un jour ou l’autre. Il est probable qu’elle sera faite d’ici 1980.»

DdR: Et voyez, sur ce point, je ne me suis pas trompé. Malheureusement, en Suisse, «tout le débat sur l’idée européenne paraît tourner dans notre presse sur la défense des intérêts particuliers de la Suisse. Je diffère dans ce domaine de la majorité. Certes, je crois qu’une Europe fédérée sauverait seule à long terme nos diversités et nos intérêts bien compris, et qu’il est dangereusement irréalisable de raisonner comme s’il était possible de dissocier durablement notre salut de celui de l’ensemble européen. Mais quand j’aurais tort sur ce point, resterait l’autre aspect du problème: celui de nos responsabilités européennes en tant que Suisses, et comme Etat qui entend garder une raison d’être. Il s’agit de savoir et de dire ce que nous avons à donner, et non pas seulement à sauver; ce que l’Europe est en droit d’attendre d’une Suisse qui fait partie de sa communauté et qui en est largement bénéficiaire, et pas seulement ce que nous redoutons des autres.»

LT: Si la modératrice n’y voit pas d’inconvénient, sautons les décennies et revenons à aujourd’hui. Là, tout de suite, sur le dossier européen, un mot, Denis de Rougemont. DdR: «Mon idéal, très clair – mon utopie – est que la Suisse adhère un jour à une union européenne de type expressément fédéraliste, qui renoncerait à la guerre comme moyen politique. Une telle Europe reprendrait à son compte ce qui demeure valable et même indispensable dans la neutralité d’une fédération. Il n’y a pas une chance qu’on nous offre cela, si nous, Suisses, ne le proposons pas. Mais quant aux chances que nous le proposions.» La modératrice se penche à son tour vers Denis de Rougemont, lui dit quelques mots et celui-ci éclate de rire:

DdR: Oui, c’est vrai, je l’avais proposé: la Suisse comme le District fédéral de l’Union, les autorités européennes sous protection de l’armée suisse… La Suisse ainsi «reconfirmée dans son statut traditionnel: sa neutralité, son inviolabilité, son indépendance de toute influence étrangère reconnues solennellement, pour des motifs nouveaux, plus forts que les anciens, comme étant «dans les vrais intérêts de l’Europe.»

LT: «Switzerland, EU.D». Vous n’avez jamais songé à en faire une fiction?

DdR à la modératrice : Y ai-je songé?

La modératrice : Je l’ignore, mais cela vous aurait plu, vous qui recherchiez «les mots dangereux, même insupportables, joyeusement, activement insupportables. Au bénéfice du silence pour les bavards et de l’action pour ceux qui pensent.»

DdR avec gravité , : Il fallait «un acte de présence à la misère du siècle, une présence enfin qui soit un acte. La Révolution vit si nous vivons. Autour de nous, tout craque et nous appelle.»

LT: Maintenant?

La modératrice refrène un geste d’impatience car c’est beaucoup demander. Mais le philosophe ne se démonte pas.

DdR: «Certains jours, on donnerait beaucoup pour une bonne raison de désespérer… Une seule vertu, alors, peut nous sauver de cette tentation du désespoir, et c’est l’humilité. Si je ne suis pas important, le monde s’agrandit. Je puis encore aimer les paysages, qui ne sont pas «mon état d’âme» mais une parole à déchiffrer. L’humilité m’apporte des nouvelles du monde. Ainsi, je me renouvelle lentement. C’est un moyen de sortir de l’impasse: non pas en changeant les données, mais soi-même.»

Pendant que Denis de Rougemont se lève pour quitter la pièce, la modératrice donne au Temps les deux volumes de l’ouvrage de Bruno ­Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle , paru chez Labor et Fides en 1996, sur lesquels elle s’est basée pour contrôler les phrases entre guillemets de cette interview. Elle demande aussi que soit indiquée la source des commentaires sur l’Europe: La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux , réédité en poche par L’Age d’Homme en 1989.

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Denis de Rougemont

à propos de la Suisse face à l’Europe:

«Il s’agit de savoir et de dire ce que nous avons à donner, et non pas seulement à sauver»
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