Poèmes

Denise Mützenberg montre l'âpre beauté de la poésie vallader

L'éditrice genevoise publie «Aruè», belle anthologie dans cette langue des Grisons

«Aruè», expression romanche, est un «appel symbolique à la solidarité et à la résistance». Sous ce titre, la poétesse et éditrice genevoise Denise Mützenberg a composé une anthologie de poèmes en vallader, l’un des cinq idiomes romanches. Une sélection de 29 auteurs traduits, pour bonne part, par ses soins.

Cet ensemble cohérent permet de découvrir, en bilingue (vallader et français) une poésie limpide et vraie, comme une eau de source. Une poésie du quotidien, encore très marquée par le travail des champs. D’un auteur à l’autre, les images se répondent: le moissonneur, les gerbes à nouer, renvoient au labeur du poète autant qu’à la vie. Les mots disent avec justesse le dénuement de l’homme debout. «Je me risque avec surprise et crainte/à la rencontre/de ce qui vient à moi», écrit Duri Gaudenz. «Et tout ce qui fut/et tout ce qui sera/coule tel un fleuve/à travers moi», semble lui répondre Andri Peer. La poésie creuse ce sentiment, si étrange, d’exister: «De moi je ne sais rien d’autre/que ce que le vent murmure/le soir quand tout se tait», témoigne Luisa Famos.

Simplicité

L’éventail d’auteurs est large, entre Jon Semadeni, né à Vnà en 1910, et Flurina Badel, née en 1983 à Guarda. Mais tous donnent l’impression d’avoir patiemment attendu puis «cueilli» leurs poèmes, sans les forcer. «Alors au bon moment tel un épi dur/le mot juste brille dans sa main» (Jon Guidon). On donnerait cher pour écrire avec, à la fois, une telle simplicité et une telle profondeur. C’est leur simplicité qui rend ses textes puissants et indémodables: ils ne sont pas à la recherche d’effets mais d’un lyrisme pur.
Cette langue, Denise Mützenberg l’a mâchée dans sa propre bouche et l’a faite sienne. Au point de la choisir pour écrire. «Je pourrais dire que c’est le vallader qui m’a choisie». Son histoire est aussi celle de sa vie. En 1964, elle lisait un article sur la littérature de Basse-Engadine signé Gabriel Mützenberg dans le journal Coopération. Gabriel Mützenberg s’était passionné pour les langues rhéto-romanes après un long séjour dans un sanatorium de Davos, entre 1945 et 1955. (Devenu un spécialiste de la question, il publiera notamment Anthologie rhéto-romane (poésie et prose), à L’Age d’Homme, en 1992.)

Coups de cœur

En 1964, donc, Denise Mützenberg tombait amoureuse à la fois du vallader, cet idiome «qui sent la source et le cresson», et de l’homme qui en parlait si bien. Elle l’épousa l’année suivante. Aujourd’hui, elle poursuit l’œuvre de Gabriel, disparu en 2004, mais en se centrant sur le vallader. Intuitive, généreuse, elle a réuni ici ses coups de cœur. «C’est une histoire de rencontres et de sérendipité: de hasards heureux, de circonstances et d’affinités. Comme en amour. Comme en amitié.» Elle a vécu ce que met en mots ce vers de Leta Semadeni, que nous citons dans le texte, pour sa beauté rugueuse: «Tscherts pleds/chatschan lur corp glüminus/our dal cudesch» («Certains mots/hissent leur corps lumineux/hors du livre»). On ne peut que donner raison à Maurice Chappaz, qui voyait dans le romanche «la plus belle langue».


Anthologie, Denise Mützenberg, Aruè, poesia Valladra, Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair, Samizdat, 334p. ****

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