Carlos Liscano. L'Impunité des bourreaux. Trad. de Françoise Thanas. Bourin éditeur, 176 p.

Romancier, dramaturge, Carlos Liscano s'est fait enquêteur pour dénoncer «l'internationale de la répression» dans L'Impunité des bourreaux. L'écrivain uruguayen est parti du «cas Gelman». Ce poète argentin a recherché pendant vingt ans sa petite-fille, née peu après l'arrestation de ses parents, en 1976, pendant la dictature militaire. Si les restes du fils de Gelman furent retrouvés des années plus tard, sa belle-fille, enceinte de six mois, disparut. Un message du Vatican informa le grand-père, réfugié au Mexique, que «the child was born». Et puis rien. Persuadé que sa belle-fille avait été transférée en Uruguay, Gelman entreprit de retrouver les traces de l'enfant, difficilement mais finalement avec succès.

En dépit d'un soutien international, la quête se heurta à l'hostilité et au silence dans les deux pays. Le livre de Carlos Liscano relate minutieusement la démarche de Juan Gelman, les mensonges officiels, le rôle de la presse. De passage à Paris pour la sortie simultanée d'un roman, Souvenirs de la guerre récente (lire ci-dessous), et de L'Impunité des bourreaux, cet homme apaisé explique le sens de ce travail journalistique.

Samedi culturel: Dans «Le Fourgon des fous», vous avez pu évoquer la torture, vos années de prison, l'accession à l'écriture. Qu'est-ce qui vous a motivé à passer deux ans sur l'«affaire Gelman»?

Carlos Liscano: C'est un cas étrange, représentatif de la coordination des dictatures en Amérique latine dans les années 1970-1980: une jeune Argentine déportée en Uruguay, assassinée deux mois après avoir donné naissance à un enfant qui a été donné là-bas à un fonctionnaire de la police. Le fait que la jeune femme ait été la belle-fille d'un poète célèbre a donné à cet épisode un écho particulier. Des intellectuels du monde entier ont soutenu Gelman. Mais son cas n'est pas isolé. Il y a eu des échanges de ce type avec le Chili de Pinochet, par exemple.

«L'Impunité des bourreaux» dénonce également une loi d'amnistie votée après le rétablissement de la démocratie en 1984, la «loi de caducité de la prétention punitive de l'Etat». De quoi s'agit-il?

Cette loi empêche les poursuites pour les crimes commis pendant la dictature militaire, dans tous les camps. Elle a été approuvée par le peuple uruguayen en référendum: cela m'a fait penser à l'Autriche de1938 quand l'Anschluss avec l'Allemagne a été voté. En Uruguay, on ne trouve plus personne qui reconnaisse avoir approuvé la loi d'impunité.

Quels sont ses effets?

Il s'agissait d'effacer le passé. Mais on ne peut pas avancer sur un tissu de mensonges. Le refoulé fait toujours surface ou alors il empoisonne toute la société. D'autant plus qu'on trouve les mêmes personnes à des postes importants: dans la diplomatie, dans les ministères, dans l'armée et l'industrie. Elles manifestent une grande capacité à se transformer en démocrates, voire en gens de gauche. Mais l'appareil répressif est encore actif. Et c'est vrai dans toute l'Amérique latine. Cela dit, c'est pareil en Europe: les bourreaux sont toujours là, en Yougoslavie, en Tchétchénie, en Palestine, et on ne sait même pas qui ils sont.

Ce qui vous intéresse, en tant qu'écrivain, c'est surtout l'usage qui est fait du langage.

Je voulais montrer comment on construit l'impunité avec des mots, comment ce discours a été répercuté, augmenté. La langue même est pervertie: l'analyse des articles consacrés à Gelman le montre, tout comme les déclarations des politiciens, celles du président Sanguinetti, pourtant un démocrate qui s'exprime dans les journaux de gauche en Europe. En faisant une lecture attentive, on finit par déceler les contradictions, les omissions, les mensonges.La petite-fille de Gelman a été confrontée au fait qu'elle avait été élevée par les bourreaux de sa mère, des parents qu'elle aimait. Est-on obligé d'affronter la vérité?

Oui, c'est très dur, je comprends qu'on refuse de savoir. C'est aux victimes de décider: de quel droit détruire la vie des gens? Mais au niveau de l'Histoire, on ne peut pas perpétuer le mensonge. Il pourrit tout.

Dans votre jeunesse, vous vous êtes engagé dans le mouvement de rébellion des Tupamaros. Par la suite, vous avez condamné le recours à la violence. Envisagez-vous d'écrire là-dessus?

Non! je ne suis pas un enquêteur. Mon opinion est que la violence conduit à l'abîme. Et, arrivé là, que n'importe qui est capable de devenir un bourreau. Je ne suis pas non plus un pacifiste. Je crois que les citoyens ont le droit à la rébellion. Et qu'on ne peut pas comparer leur révolte avec le terrorisme d'Etat. Cela dit, je suis capable d'esprit critique aussi vis-à-vis de la gauche. Il m'est arrivé de prendre position dans la presse: j'y ai perdu bien des amis.

Que pensez-vous du passage à gauche de l'Amérique latine?

Qu'il est bon que la gauche soit confrontée aux problèmes réels de l'exercice du pouvoir. Et que les situations sont très différentes d'un pays à l'autre.