Mâchoires! (2/8)

«Les Dents de la mer» et le NIFFF: bientôt des requins dans le lac de Neuchâtel

Jusqu’ici, le Festival du film fantastique s’est montré chiche en matière de films de requins. Mais ses fidèles, eux, en sont mordus. Et une surprise se prépare

Le roman «Les Dents de la mer» («Jaws»), qui a inspiré le film que l’on sait, a été publié il y a 45 ans. Depuis, plus de 120 films ont joué sur la terreur des squales. Cet été, «Le Temps» plonge sous l’eau, vers ces gueules menaçantes.

Le début: «Les Dents de la mer», ce mythe populaire créé par des prédateurs

Le film de requins est au cinéma fantastique ce que le pentecôtisme est au protestantisme: une émanation moderne, avec son cadre, ses règles et ses propres pratiques. Les poissons meurtriers constituent une sous-famille du film de monstres biologiques à peu près normaux, laquelle s’insère dans les histoires de monstres au sens large, y compris les plus fictifs. Cette année, au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), il y a un méchant alligator thaïlandais et un hommage aux 40 ans d’Alien et sa dentition de H. R. Giger – panthéonisé en Gruyère –, mais rien sur les 45 ans des Dents de la mer, le roman.

Depuis ses débuts en 2000, le NIFFF s’est montré pingre en matière de mâchoires salées qui claquent. Pourquoi? La directrice, Anaïs Emery, répond: «Les productions des années 2000-2010 n’étaient pas calibrées pour le festival. Elles étaient soit exclusivement destinées au circuit domestique, soit prévues pour une sortie en salle plus tard dans l’été. En outre, la qualité n’était pas toujours au rendez-vous. Pendant cette décennie, le fantastique a connu une grande diversification thématique qui nous a éblouis. On a focalisé nos recherches sur l’innovation, et on a un peu oublié cette méga-star à dents longues dont la notoriété n’était plus à faire.»


A propos du NIFFF 2019


Le requin est bien présent dans les esprits du NIFFF

Le requin est victime de sa longévité, et des nombreux nanars assumés – veine Sharknado – qui ont un peu trop pullulé ces dernières années. Pourtant, lorsqu’on glisse le sujet dans la conversation, les amateurs de la messe annuelle neuchâteloise des frissons estivaux n’hésitent pas à dire leur admiration pour Les Dents de la mer, le premier, voire le 2. Et la fascination a commencé par les premières minutes: membre de la commission de sélection du NIFFF, Pierre-Yves Walder décrit «l’horreur et l’érotisme de la scène d’ouverture de Jaws, avec Chrissie, la première victime, nue, pas montrée, comme le requin…»

Le requin fascine pour deux raisons principales, l’intime et la commerciale. Les souvenirs d’enfance ou d’adolescence d’un côté, de l’autre, le poids considérable du film de Spielberg dans l’histoire du fantastique grand public.

Un squale «séminal»

On entend un festivalier confirmer qu’il a vraiment eu peur de l’eau longtemps après avoir vu le film. Un autre parle des chocs visuels fournis par le premier opus, comme une amorce de gore – certes timide face aux hectolitres de sang déversés chaque année sur les écrans de la cité horlogère, mais fondateur.

Anaïs Emery parle d’un film «séminal»: «On retrouve le squale à tous les échelons de la production mondiale, des abysses du cinéma d’exploitation italien aux sommets hollywoodiens. La «sharksploitation» qui surfe sur le succès de Spielberg est un sous-genre sans complexe, qui donne lieu à de multiples attentats contre le bon goût extrêmement jouissifs» – et de citer les innombrables déclinaisons du poisson, zombie, dans le sable ou les neiges, etc.

Nul requin n’a croisé dans les eaux azur du lac de Neuchâtel, mais il a sa place dans les esprits. On rencontre Julien Bodivit, directeur du Lausanne Underground Film & Music Festival, ce LUFF qui montre chaque automne les œuvres les plus incongrues et bizarres. Son responsable avoue sans minauderie son goût pour l’énorme blockbuster des années 1970. «J’adore le revoir», ce qui lui permet de recroiser quelques fantasmes horrifiques enfantins, entre ce que le titre laissait imaginer et l’effroi du visionnement.

La vengeance du squale

Pour la maîtresse de cérémonie, qui cite le récent The Meg, «depuis 2010, les requins reviennent sur le devant de la scène, et nous sommes plus attentifs aux remous qu’ils provoquent». Elle caresse l’idée d’une rétrospective sur l’éco-vengeance, les histoires dans lesquelles la nature s’énerve. Dans le lot figurent nombre de films de gros animaux – «il y aura des monstres marins au programme», promet-elle. Bientôt, enfin, des ailerons au large des cases à glaces du port de Neuchâtel.


En vidéo: la saga des blockbusters.

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