Photographie

Depardon, la quête de la France, encore

Parallèlement à la sortie du film Les Habitants, le photographe-cinéaste publie un livre d’images et de dialogues dévoilant la «France du centre»

Il y a les images, banales, celles que l’on collecte en promenant son regard dans une ville de province. Et puis les conversations, intimes, de celles qu’on surprend dans un bus ou à la terrasse d’un café. De mai à juillet 2015, Raymond Depardon s’est offert un nouveau tour de France, parce que le Tchad était devenu un projet trop dangereux. Equipé d’une jolie caravane, il a sillonné les villes de taille moyenne, de Nice à Calais, en passant par Charleville-Mézières ou Villeneuve-Saint-Georges. Là, il a proposé à des duos en train de discuter dans la rue de poursuivre leurs conversations à l’intérieur de la roulotte, en étant filmés. C’est la trame du documentaire Les Habitants, dont la sortie est prévue le 27 avril dans l’Hexagone. Puis, il a pris des photographies dans les rues alentour. C’est l’autre matière du livre, également intitulé Les Habitants, qui vient de sortir au Seuil. Raymond Depardon y alterne les images, morceaux de réalités épars, et les dialogues. Ils n’ont rien à voir – ceux qui parlent ne sont pas ceux que l’on observe – et tout à voir. Les voix entrent en résonance avec les mots, les décors se superposent, les vies se percutent.

Le cinéaste a souhaité se pencher sur «la France du centre, des gens qui travaillent, qui passent leur bac, qui se marient, qui divorcent, qui votent…». Certains y verront la «France d’en bas», chère à Raffarin. D’autres ces «Français moyens», dont le qualificatif n’est guère plus louable. Sur les images, c’est une France ordinaire qui apparaît, faite d’une jeunesse assise sur des murets, de couples achetant des glaces, de vieux dans les parcs, de bars plus ou moins avenants et d’enseignes plus ou moins lumineuses. Une France qui marche, qui devise, retire de l’argent, bouquine, fait le plein ou s’enquiert d’un médecin.

Dans les dialogues, c’est une France ordinaire également, mais beaucoup plus grave, qui transparaît. Elle est faite de parents au chômage, de maris qui battent leurs femmes, de jeunes sans repères et de vieux sans amis. Les dialogues semblent ne rien omettre, comme si les protagonistes oubliaient les micros, ou comme s’ils en avaient besoin pour déposer les fardeaux et booster les confidences. Alors on écoute ce jeune couple se disputer gentiment sur la manière dont leur bébé à venir sera vêtu – marques ou pas marques. On s’émeut de cette grand-mère qui attend toujours la visite des siens. On s’énerve de ces types qui veulent «ramener des meufs». On sourit de cette fille jalouse qui finit par souhaiter une bonne soirée de pêche à son compagnon, en lui demandant sans arrière-pensée: «Tu as tout ton matériel? J’espère que tu vas pêcher du poisson». On s’effraie de ces dames qui s’offusquent de ne plus entendre parler assez français à la terrasse des cafés. On apprend des mots, aussi, comme charbonner une femme ou être caillé. Certaines phrases sont écrites en gras; ce sont celles que Raymond Depardon, bientôt 74 ans, trouve «typiques du langage d’aujourd’hui comme: «C’est pas dur, c’est la guerre!» ou «Je saute de taf en taf!».»

On imagine tous ces gens, aidés un peu par les photographies. Evidemment, ce sont des clichés qui prennent forme dans notre esprit, de l’ado à capuche à la mère de famille aux racines de cheveux grises. A-t-on envie de les voir «en vrai», dans le film de Depardon? Pas sûr, pour que la pensée vagabonde encore, que continue le ping-pong entre les mots et les images. On regarde quand même la bande-annonce, pour être sûre que l’esprit du long-métrage correspond bien aux quelques mots qu’on en a dit. Stupeur et amusement; le couple de jouvenceaux qu’on imaginait parler de ses prochaines vacances est en réalité proche de la cinquantaine, les grands-mères évoquant leur jeunesse sont des grands-pères etc. A savourer dans cet ordre donc: le livre puis le film!

Raymond Depardon, Les Habitants, édition du Seuil, 160 pages.


«- Ah j’en ai marre.

- Qu’est-ce qu’il y a?

- Je me… Vi… vivement qu’il passe, ce putain de bac.

- C’est le bac qui t’angoisse ou quoi?

- Bah ouais, là, en ce moment je fais qu’y penser.

- Ouais, moi aussi, mais faut pas y… Tu vois, tout se joue dans la pensée. Moi, je suis… je suis un futur psy, je peux te le dire.»

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