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Dave Gahan, Zurich, 18 juin 2017.
© Siggi Bucher / Keystone

Musique

Depeche Mode, sauvé par le blues

En concert dimanche à Zurich, le groupe anglais a parfois suscité l’ennui en jouant son dernier disque. Puis il a ravi son public, en révisant par la férocité ses classiques

Dave Gahan, Martin Gore et leur clique live au stade du Letzigrund, on n’allait pas rater ça! D’autant qu’on ne sait jamais, se disait-on, peut-être que Depeche Mode sur scène est un plaisir qui voudra se goûter là pour la toute dernière fois.

Alors on s’y rend, se mêlant aux 40 000 personnes pressées ici, un dimanche caniculaire, pour écouter à renfort de bandes préenregistrées des chansons cathédrales: «Nerver Let Me Down Again» ou «Enjoy The Silence». Mais d’abord, et comme redouté, il sera question de Spirit, quatorzième album studio, récemment publié. Non que l’on n’aime pas ce disque. Mais à son écoute, on pressentait que sa tension devait mal s’accommoder des conditions d’un concert en stade: chaleur stagnante et moite, luminosité refusant de décliner, volutes des grillades…

Corrosion

On arrive un poil à la bourre, le quartier de Letzigrund connaissant un trafic impossible des grands soirs. Une fois les contrôles de sécurité passés – curieusement légers – on comprend qu’une fois pénétré dans l’enceinte, beaucoup des activités que l’on chérit lorsqu’il s’agit de ce type d’événement nous seront interdites. Circuler parmi les gradins et jusqu’à la fosse, puis retour: pas question! De l’ordre, et chacun à sa place. Les bières, elles, sont autorisées. Le public en engloutira par litrons, de façon machinale, exactement comme s’il assistait à un match de football. Mais sans l’ambiance, toutefois. Les spectateurs zurichois n’étant, disons, pas exactement connus pour leurs folles passions…

Il fait ainsi encore grand jour quand Depeche Mode (DM) débute son concert, se contentant durant une heure – et comme pressenti – d’aligner les titres de son dernier effort. On note peu de technologies déballées sur et en périphérie de scène, sinon les habituels écrans de diffusion chargés de retransmettre les faits et gestes des Anglais, ainsi qu’une suite d’images confuses, pour certaines synthétiques, et dans l’ensemble sans grand intérêt esthétique. De la part du groupe, on a connu mieux. Mais on pardonne, puisqu’on est là, en fan quadra déterminé à se coller ce soir le grand frisson. Celui-là, on l’attend, d’abord, se rassurant en se souvenant de quoi DM est capable live, une fois sa machine rythmique pleinement lancée: un KO asséné par volupté et corrosion.

Lascivité

La première claque vient finalement quand «Barrel of a Gun», single franc du collier, est offert comme au détour d’un bois, Dave Gahan arpentant déjà la scène en conquérant, gilet noir cintré trempé sur le dos, et bottines d’un rouge Ferrari aux pieds qu’il s’amuse à exhiber. La cinquantaine bien tapée, visage marqué de rides profondes, et moustache distinguée lui conférant des airs d’aristo pop, le chanteur en impose, s’essayant durant les deux heures qui viennent aux danses, voltiges et lascivités qui l’ont hissé parmi les entertainers rock les plus puissants des trente dernières années.

Car il en faut pour incarner seul sur scène la musique glacée d’un groupe demeuré longtemps sans identité affirmée – et dont les membres se planquent derrière leurs claviers. Il en faut pour afficher comme lui et depuis les débuts une foi totale, absolue, en un répertoire constitué de chansons parfois géniales, mais jugées pâles durant longtemps par quelques cerbères rock dont on sait l’inutilité. Il en faut enfin pour faire de la scène son domaine sans partage et, quel que soit le public venu s’encanailler face à lui, le séduire par tous les moyens – pour finalement toujours l’emporter.

«So eighties»

Mais avant de poursuivre, rappeler l’évidence: Depeche Mode est une institution. Une affaire pop majeure et transgénérationnelle. Une usine à chansons incisives qui, pour certaines et depuis les années 1980, ont intégré notre patrimoine culturel commun. DM, alors: une mémoire. Un cargo vieillissant, peut-être. Plus aussi pertinent qu’il sut l’être il y a encore quinze ans, sans doute. Mais un groupe maintenant retourné à la sobriété après des décennies d’excès, et qu’on redécouvre ce soir capable d’émouvoir en ce qu’il convoque de notre adolescence, en ce qu’il dit aussi de la capacité que possède la pop de rassembler et flinguer les clivages.

Exemple saisissant lorsque Martin Gore, arrimé à une Gretsch double caisse, chante le poignant «Question of Lust», tiré d’un album injustement sous-estimé, Black Celebration (1986). C’est le signal. Maintenant, DM peut se lâcher, enchaînant le nouveau single, pas mal, «Where’s the Revolution», le tube synth-wave «Everything Counts» et son groove pré-house so eighties, puis l’immense «Stripped», durant lequel Gahan emprunte la rampe qui, depuis la scène, court jusqu’aux premiers rangs et excite un public toujours apathique.

Lire également: Depeche Mode, un album majeur pour une époque bouleversée

Alors, ça prend. Enfin. Zurich oublie dès lors et pour quelques chansons ses bonnes manières, se laissant embarquer par un leader né qui en a vu d’autres et dont on retiendra le sourire constant, l’impeccable courtoisie et la franche volonté que le Letzigrund verse dans la sueur, le bruit, l’abandon, peut-être. Et «Never Let Me Down Again» d’être jeté, quoique dans une version trop courte pour mordre comme il conviendrait. Mais on s’en fiche: nous, on est là pour communier, et s’époumoner…

Lourd, méchant, blues

Vient le rappel, le retour seul sur scène de Martin Gore, masque éprouvé par une suite de drames personnels, et dont chaque mimique laisse apparaître une douleur intime que rien ne semble pouvoir soulager. Le compositeur-amiral de DM chante alors «Somebody». C’est absolument ennuyeux.

Ça siffle un peu. Mais pas trop. D’abord parce qu’à Zurich, semble-t-il, la chose ne se fait pas. Ensuite, parce que chacun ici (excepté nos voisins de gradin qui, durant l’intégralité du show, resteront mystérieusement assis, muets et impeccablement immobiles) sait ce que la pop doit au blondinet, à lui seul responsable de la majesté comme de la survie musicale de son groupe durant toutes ces années. De retour sur scène remonté à bloc, gilet noir et sang nickel sur le dos, Gahan enchaîne le somptueux «Walking In My Shoes» et une version du «Heroes» de Bowie que l'on jugera, par politesse, dispensable, avant que ne vienne l’attaque à la jugulaire.

Le finale. «I Feel You» et «Personal Jesus» sont coup sur coup assénés. C’est lourd, méchant, désespéré et blues jusqu’à l'affolement: peaux maltraitées, riffs barbelés, assauts synthétiques toxiques, Dave-le-Grand domine enfin son monde et la nuit qui s’est installée, conduisant DM à enfin renouer avec ce minimalisme sexy, clinique et brutal qui nous l’a tant fait aimer. Entre ennui passager, classiques vite expédiés, instants de grâce isolés et détermination froide, il lui aura fallu un récital dans son entier pour y arriver.

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