Cinéma

«Les dépossédés»: le jour où la terre s’arrêtera

Asservies par les géants de l’agroalimentaire et de la chimie, la paysannerie se meurt et la terre s’essouffle. Le film fait le tour du monde pour documenter cette crise effrayante

«Qu’ont-ils fait à la terre? Qu’ont-ils fait à notre sœur magnifique? Ravagée et pillée et déchirée et mordue…», rugissait Jim Morrison en 1967 dans When the Music’s Over. Un demi-siècle plus tard, la prophétie du chanteur des Doors s’accomplit pleinement. Par la grâce du capitalisme, du génie génétique et de la chimie réunis, la terre nourricière s’épuise, la paysannerie s’éteint. «C’est une crise gigantesque», avertit un protagoniste des Dépossédés. «Un jeu de massacre», renchérit un autre.

Pour ce film helvético-canadien au titre dostoïevskien, Mathieu Roy est allé à la rencontre d’agriculteurs, d’économistes et de journalistes au Sénégal, en Inde, au Québec, en France et en Suisse. Les géants de l’agroalimentaire exploitent à mort la paysannerie mondiale. Un jeans à 80 dollars rapporte 1 dollar au producteur de coton indien, le reste va dans la poche des intermédiaires et enrichit les riches.

Asperges péruviennes

Le système pousse les producteurs à adhérer au marché mondial au détriment de leur marché local, il incite les fermiers indiens à troquer leurs cultures traditionnelles contre la plantation de roses, de cornichons et de brocolis destinés aux supermarchés occidentaux. Comment un producteur suisse d’asperges peut-il rivaliser avec les asperges péruviennes à 6 francs le kilo, en vente dès fin février, alors que les siennes arrivent deux mois plus tard sur les étals et coûtent 13 francs? Un éleveur suisse note que naguère les vaches avaient des noms; aujourd’hui, elles n’ont plus que des numéros: «Il y a eu une rupture d’amitié entre l’éleveur et l’animal dont il est responsable. Lui-même est en passe de devenir un numéro»…

Des champs brûlés par la chimie en Inde, un gosse sénégalais haut comme trois pommes piochant un terrain aride avec l’énergie du désespoir, du matériel agricole qu’on brade au Québec, cette Indienne qui a posé quelques légumes à vendre à même le macadam d’un parking. Ces tristes images font peur. Au nom du profit immédiat, «l’Evangile selon sainte Croissance et sainte Avidité» que dénonce un intervenant, une alliance immémoriale a été rompue avec la Terre.

Lorsque les zélateurs du capitalisme et de la chimie prennent la parole, ils sont bien peu convaincants. Un négociant de matières premières veut croire que sans les règles qu’il édicte, ce serait la loi de la jungle. Un marchand de semailles génétiquement modifiées rappelle que «l’agriculture est un libre marché» et assure que «les agriculteurs préféreront toujours innover». Les dépossédés rétorquent que «la bourgeoisie mondiale doit comprendre qu’elle est en train de s’étrangler, de se suicider». Ils demandent: «Faut-il sauver un milliard de petits paysans ou le capitalisme?»

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Les dépossédés, de Mathieu Roy (Canada, Suisse, 2017), 1h40.

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