Cinéma

«Der Kreis», au temps où Zurich s’égayait

A travers l’histoire d’amour d’Ernst et Röbi, «Der Kreis» retrace une histoire de l’homosexualité en Suisse

Dès 1938, persécutés par les nazis, nombre d’homosexuels allemands et autrichiens, trouvent refuge à Zürich. La métropole alémanique offre un climat de tolérance, les spectacles du Cabaret Cornichon font sensation. En 1942, le comédien Karl Meier, alias Rolf, fonde Der Kreis (Le Cercle), un club et une revue internationale où se retrouvent ceux qui cachent leur préférence sexuelle.

L’assassinat du musicien Robert Oboussier, en 1957, précipite un retour de morale. La justice fait du meurtrier, un jeune prostitué, une victime de la perversité homosexuelle. De fil en aiguille, et tandis que deux autres crimes sexuels ensanglantent les nuits zurichoises, la communauté gay acquiert une aura maléfique, corruptrice des mœurs et de la jeunesse. La police resserre sa surveillance, organise des descentes dans des lieux de rassemblement, ferme des établissements. Der Kreis cesse ses activités en 1967. L’année suivante, le vieux monde s’effondre.

Méconnue, cette histoire de l’homosexualité en Suisse est passionnante. Auteur de documentaires (Ein Lied für Argyris, Sagrada - El misteri de la creacio) et de fictions (Utopia Blues, Moritz), Stephan Haupt l’aborde à travers Ernst Ostertag et Röbi Rapp, 84 ans tous deux. Le premier était instituteur ; le second coiffeur et artiste de variétés. Ils se sont rencontrés dans la swinging Zurich de 1956. Ils sont le premier couple homosexuel à être légalement unis en Suisse, et vivent toujours ensemble. Leur témoignage, face à la caméra, est forcément émouvant.

En route pour les Oscars

Malheureusement, le réalisateur recourt au docu-fiction, ce genre hybride que le cinéma suisse pratique parfois par souci d’économie (voir Hugo Koblet – pédaleur de charme ou Verliebte Feinde). Si les photos et documents d’époque réintroduisent le poids du réel, la reconstitution historique bien amidonnée façon Akte Grüninger, fait peine à voir. Comédiens flottant dans des habits trop neufs, scènes significatives (enseigner Sartre est mal vu en un temps où l’existentialisme est un synonyme de communisme), attitudes surlignées - ah le sourire d’Ernst quand il reçoit son premier exemplaire du Kreis, ah le regard que Mme la femme du directeur du collège pose sur son mari quand elle comprend que celui-ci n’allait pas au bowling quand il sortait…

Plutôt que de voir les gays zurichois s’élever contre la fermeture des caf conc’ tels des adolescents s’insurgeant contre l’heure de police, on aurait préféré en apprendre plus sur le contenu trilingue du Kreis (l’allemand et le français étaient plus bridés que l’anglaise, car le censeur ne parlait pas la langue de Shakesperare…), sur ses contributeurs, sur la figure de Karl Meier, sur la dimension politique du mouvement.

A la Berlinale, Der Kreis a reçu le Teddy Award du meilleur film LBGT. Et puis il a été sélectionné contre Der Goalie bin ig , de Sabine Boss, Left Foot Right Foot, de Germinal Roaux, Traumland, de Petra Volpe, et Vielen Dank für Nichts, d’Oliver Paulus et Stefan Hillebrand, pour représenter la Suisse aux Oscars. Un choix légitimé par la pensée politiquement correcte bien davanatage que par le génie cinématographique.

V Der Kreis (Suisse, 2014) de Stephan Haupt, avec Mathias Hungerbühler, Sven Schelker, Marianne Sägebrecht, Anatole Taubman, 1h41.

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