Lyrique

«Der Vampyr» et son intarissable flot d’hémoglobine

L’opéra d’Heinrich Marschner renaît au grand jour dans un spectacle au tempo haletant à l’Opéra des Nations de Genève. L’esthétique aux traits appuyés tient de l’expressionnisme allemand

Une armée de morts-vivants assoiffée de sang et s’agitant à tout-va. Des viscères rouges arrachés au corps d’une jeune vierge. Une araignée surgissant du plafond pour fondre sur le public. A l’Opéra des Nations, «Der Vampyr» d’Heinrich Marschner (1795-1861) déverse son lot d’hémoglobine et de grotesque. Cet opéra méconnu, créé en 1828 à Leipzig, est considéré comme le maillon entre «Der Freischütz» de Carl Maria von Weber et «Le Vaisseau Fantôme» de Wagner. Il renaît dans une production du Komische Oper de Berlin mis en scène par le jeune Antú Romero Nunes.

Les débuts de l’opéra romantique noir

Démons, fantômes, vampires gothiques: on est aux débuts de l’opéra romantique noir. Du reste, cet ouvrage en deux actes est adapté d’une nouvelle de John Polidari, «The Vampire», écrite en 1819 à partir d’une esquisse narrative de Lord Byron, peu après le célèbre «Frankenstein» de Mary Shelley paru en 1818. On craignait une musique un peu terne, ou du moins une pâle copie du langage de Carl Maria von Weber, dont Marschner fut l’assistant à Dresde au début des années 1820. Or, il y a du nerf dans ce langage musical. Plusieurs passages évoquent la «Scène de la Gorge aux Loups» du Freischütz, avec une instrumentation colorée qui fait appel aux cuivres, aux bois et aux piccolos. Sans être aussi aboutie, la partition réserve de beaux moments, comme la romance d’Emmy au deuxième acte.

Une version fortement remaniée

Ce qu’il faut savoir, c’est que la production genevoise – rebaptisée «théâtre musical» – est un concentré de l’opéra. La partition a été entièrement remaniée dans l’agencement des numéros et des airs pour un resserrement maximal – non plus trois heures de musique, mais quelque huitante minutes! Les puristes seront naturellement offusqués, d’autant que les dialogues ont été supprimés au profit d’interludes du compositeur contemporain Johannes Hofmann.

L’«Ouverture» (citée partiellement plus loin dans le spectacle) est ainsi amputée pour commencer directement au cœur de l’action, et l’aria du ténor arrive bien plus tôt que dans l’original. Ce que l’on gagne, c’est une compression dramatique pour un spectacle au tempo haletant. Ce que l’on perd, c’est une fluidité quant à l’enchaînement de certaines séquences dans le fil narratif, et la caractérisation des personnages est forcément un peu sommaire. Mieux vaut avoir lu le livret au préalable…

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D’emblée, on assiste au premier meurtre du vampire qui s’empare d’une jeune victime parmi les spectateurs assis au premier rang de la salle. Or ce vampire n’est autre que Lord Ruthven, sous la coupe du Malin, obligé de tuer trois fiancées pour prolonger sa vie d’un an. A l’arrière-fond du décor, une immense chauve-souris stylisée et une clepsydre remplie de sang servent de repaire pour les morts-vivants. Ceux-ci s’agitent dans tous les sens, mimant leur soif sanguinaire et leur appétit cannibale. On est dans une sorte de freakshow, avec le côté grotesque et burlesque des films d’épouvante que l’on a tous vus enfant.

Drôle, amusant, quoique appuyé

Tout le spectacle joue la carte de l’expressionnisme allemand – une esthétique qui ne sera pas au goût de tous. C’est amusant, drôle, jouant sur le second degré, quoique très appuyé (gare aux costumes criards!). Le baryton Tómas Tómasson se plaît à incarner la figure du vampire, formidable de présence scénique, personnage tout d’un bloc, sans nuance, à la voix très bien projetée, avec des accents un peu durs. Bémol: les côtés plus troubles du personnage sont escamotés, car derrière ce monstre suceur de sang se cache une âme en souffrance. Du reste, les personnages sont ici plus des stéréotypes que des êtres de chair et de sang (ce qui correspond bien à Sir Edgar Aubry, bourgeois un peu benêt).

Remarquables choristes

Le ténor Chad Shelton (Aubry) chante son grand air avec une voix qui se serre hélas un peu dans l’aigu. Laura Claycomb fait valoir son joli timbre de soprano colorature en Malwina (même si elle est un peu inégale). On apprécie le timbre plus pulpeux de Maria Fiselier en Emmy Perth, et la basse Jens Larsen est un parfait Sir Humphrey Davenaut. Le chef d’orchestre américain Ira Levin imprime une tension dramatique dans la fosse d’orchestre, avec des équilibres bien dosés, en phase avec des choristes remarquables. Lui-même est interpellé par le vampire dans une séquence fort inattendue!


A voir:

«Der Vampyr» à l’Opéra des Nations de Genève. Un «théâtre musical» d’après l’opéra romantique en deux actes d’Heinrich Marschner.

Lu 21, me 23, je 24, sa 26 et ma 29 novembre à 19h30. Di 27 novembre à 15h. www.geneveopera.ch Loc. 022 322 50 50

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