En 1954, à l'enterrement du peintre André Derain, mort à l'âge de 74 ans, étaient présents Giacometti et Balthus. Leur venue avait aussi valeur d'hommage rendu à un artiste décrié. L'un des acteurs du fauvisme et cubiste de la première heure, Derain, dès 1920, avait tourné le dos aux recherches de l'avant-garde pour privilégier un art à double face, primitif d'un côté, réaliste de l'autre.

La rétrospective de la Fondation de l'Hermitage, qui réunit 140 œuvres provenant du monde entier, rend compte des différentes facettes de la production d'André Derain, qui, à l'instar de Picasso, fut un artiste polyvalent: aux peintures (il en exécuta 2300) s'ajoutent les dessins, les sculptures, les livres illustrés et les céramiques. Boudé par ses pairs, dont lui-même s'éloigna, la rupture étant tracée par la Première Guerre durant laquelle il fut mobilisé, Derain fascina de plus jeunes, Giacometti et Balthus justement. Au premier, les portraits élongés, comme l'Autoportrait à la pipe en terre (1914), et les sculptures économes, tels ces masques en métal repoussé, avaient tout pour plaire. Au second convenaient le retour à un réalisme magique et le goût du beau métier, dont font état le Portrait d'Alice Derain au châle blanc ou des paysages de sous-bois.

Le parcours de l'exposition suit les quatre phases de l'œuvre, les débuts fauves, la brève période cubiste, sur les traces de Cézanne, puis le réalisme et le primitivisme, ces deux manières se recoupant dans le temps et conduisant jusqu'à la mort de l'artiste. Il n'en reste pas moins que les deux premières périodes frappent particulièrement, avec des œuvres colorées et postimpressionnistes telles Le Pont de Waterloo ou L'Estaque (1906), une toile intermédiaire qui combine les plages fauves et des coloris assombris (Paysage à Cassis, 1907), des aquarelles qui font penser à Matisse, de dix ans l'aîné, et des œuvres cubistes, natures mortes ou maisons dont les plans s'emboîtent et dont la couleur dominante est l'ocre.

Même alors, certaines pièces sont difficiles à classifier, par exemple cette très sobre Nature morte au calvaire de 1912 ou, tout soudain, un Parc de 1913 qui évoque l'atmosphère des toiles de Corot. Puis viennent les portraits et les nus plus classiques, parfois très beaux (Jeune Garçon assis, 1922, ou Le Couvent des capucins près de Castel Gandolfo, 1921), parfois redondants (certains nus). Des bustes enrichissent cet ensemble réaliste, ainsi de la beauté boudeuse d'Alice Derain (bronze de 1920 environ). Quant aux pièces rattachées à la manière dite primitive, elles se révèlent plus inégales, comme si Derain avait focalisé ici son goût pour l'expérimentation et pour le jeu.

Les pièces tardives sont légères comme L'Oiseau (vers 1950), à l'aquarelle et à la gouache sur papier Plus intéressantes, les sculptures réalisées avec des douilles d'obus à la fin de la guerre, ou cette huile attestant le travail de Derain comme décorateur de théâtre: un projet pour L'Annonce faite à Marie de Claudel, ambiance un peu fantomatique. Et puis, il s'agit d'insister sur le magnifique Portrait d'Alice Derain au châle blanc (1919-1920), assorti d'une esquisse de chat réduite à des lignes qui reprennent le blanc du châle.

Le travail de céramiste est aussi intéressant, effectué à la demande d'Ambroise Vollard. Derain s'inspire tantôt de la céramique orientale (Fleurs et motif végétal), ou de la peinture de Cézanne (Trois Baigneuses), pour décorer avec générosité des assiettes et des pots. Reconnu à sa juste valeur jusqu'à la fin des années 20, proche d'Apollinaire, pour lequel il réalisa les illustrations de L'Enchanteur pourrissant, de Matisse, avec lequel il exposa ses tableaux au Salon d'automne en 1905, tableaux alors qualifiés de fauves, de Picasso, qui lui présenta sa future femme Alice Princet, André Derain demeure un artiste magistral.

André Derain (1880-1954). Fondation de l'Hermitage, rte du Signal 2 à Lausanne, tél. 021/312 50 13. Ma-di 10h-18h (je 21h). Jusqu'au 9 juin.