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théâtre

«Derborence», quand le geste éclaire la parole

Mathieu Bertholet adapte le roman de Ramuz pour la scène

«Derborence», quand le geste éclaire la parole

Critique Mathieu Bertholet adaptele roman de Ramuz pour la scène

Son théâtre en mouvement donne du souffle au récit

Lorsqu’ils ont répété cet été à la Clinique de Malévoz, un hôpital psychiatrique situé au-dessus de Monthey qui accueille des résidences culturelles, les acteurs de Derborence commençaient chaque journée de travail par un cours de yoga que délivrait le metteur en scène Mathieu Bertholet. On sent ce training dans le spectacle vu la semaine dernière au Crochetan. On le sent à la qualité de présence de ces jeunes comédiens sortis des écoles dramatiques de Suisse romande et de Lyon.

C’est que l’artiste valaisan ne pratique pas un théâtre classique où le corps s’efface, tel un pilier discret du verbe. Dans ses créations, une série de gestes, réalistes ou symboliques, raconte le sens caché, les émotions contenues. Mains sur le visage, doigt pointé, coup de faux ou encore roulade au sol, corps qui ploie, expiration sonore: autant de signes qui éclairent la partition de Ramuz et que les interprètes doivent délivrer sans perdre en concentration. La démarche est insolite, son effet, souvent saisissant.

Derborence, adaptation d’un roman rugueux qui nargue la mort, n’est pas né jeudi dernier à Monthey. Le spectacle a eu la chance d’être créé en août sur les lieux mêmes du drame, ce mariage de roches et de pâturages où, il y a trois cents ans, la montagne s’est écroulée en emportant dans sa chute une quinzaine de personnes et une centaine de bêtes (LT du 26.07.2014). Le récit, dit par un ou plusieurs comédiens, a slalomé entre pluie et tempête, et les chanceux qui ont pu voir les représentations à ciel ouvert en sont ressortis enchantés.

Produite principalement par le Théâtre Vidy-Lausanne, la création poursuit sa route sur plusieurs scènes romandes – mercredi et jeudi, elle sera Fribourg. Cette transition de l’extérieur vers l’intérieur, Sylvie Kleiber l’a négociée avec son talent habituel: la scénographe a réussi à restituer la présence menaçante de la roche en disposant des panneaux découpés comme des arêtes au-dessus des dix acteurs, quatre filles, six garçons. Des reliefs tranchants qui perdent de leur agressivité au moment où Thérèse remporte son combat sur la montagne…

Thérèse, c’est la part féminine, mais téméraire, douce, mais forte, figure exemplaire et dialectique à l’époque de ce roman (1934) qui raconte comment «Les Diablerets sont venus en bas».

Une catastrophe dans laquelle les villageois voient la colère du ciel. D’où les superstitions et folles croyances quand Antoine, le jeune époux de Thérèse, ressort des gravats après deux mois…

A ce moment, le plateau change d’atmosphère. Des stries de lumières imaginées par Frédéric Lombard signalent les rares interstices qui permettent au jour d’arriver sous terre. Sur une musique solennelle, type chant d’orgue d’église (Quentin Dumay), les neuf comédiens, dispersés, accomplissent la chorégraphie de la résurgence. Ce moment où Antoine, hébété, revient à la vie. Plusieurs fois, inlassablement, les interprètes accomplissent le rituel. Ils débutent accroupis, en position presque fœtale, puis explorent plusieurs directions de sortie en tâtonnant de la main, avant de se lancer avec le corps entier – une jambe, le buste, et l’autre jambe –, traduisant l’effort nécessaire pour se libérer d’une prison de pierre.

La force de ce théâtre gestuel? L’évocation immédiate, concrète, des sensations. Et la puissance esthétique de ce verbe chorégraphié encore amplifiée par les costumes signés Anna Van Brée qui semblent sortis d’un tableau de Hodler. La faiblesse de ce recours fréquent au mouvement? L’excès, parfois, de gestes qui dispersent l’attention et affaiblissent le propos. Au moment de l’annonce de la catastrophe, par exemple, trop de mains enserrent les visages, trop de corps s’effondrent. La systématique appauvrit.

En revanche, les couples qui se nouent sur le banc, le chœur qui, soudé, parcourt l’oblique de la scène lorsque la montagne cède, ou encore les quatre comédiennes ­debout, alignées, se prenant par l’épaule, la taille, comme dans un tableau symboliste: voilà autant de séquences subjugantes qui légitiment le procédé.

En septembre 2015, Mathieu Bertholet sera le nouveau directeur du Théâtre Le Poche, à Genève. Il compte bien y tracer ce type de lignes, épurées et audacieuses. On l’encourage.

Derborence, les 15 et 16 oct., Nuithonie, Fribourg, www.equilibre-nuithonie Du 7 au 13 mai 2015, Vidy-lausanne, www.vidy.ch; du 3 au 7 juin Galpon, Genève, www.galpon.ch

L’artiste valaisan ne pratique pas un théâtre classique où le corps s’efface, tel un pilier discret du verbe

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