Roman

Dermot Bolger, en exorciste du passé irlandais

L’écrivain irlandais raconte l’histoire de la reconstruction affective de Sean, l’enfant adopté, l’enfant blessé que l’on traitait de bâtard dans la cour de son école

Genre: ROMAN
Qui ? Dermot Bolger
Titre: Une Seconde Vie
Trad. de l’irlandais par Marie-Hélène Dumas
Chez qui ? Joëlle Losfeld, 257 p.

Oui, c’est bien «une seconde vie» qui commence pour le héros de Dermot Bolger, Sean Blake, un photographe dublinois qui a grandi dans une famille adoptive. Au début du roman, il nous parle depuis un lit d’hôpital. Sa voiture a percuté un bus, une ambulance l’a transporté aux urgences et il a été déclaré «cliniquement mort» avant de sortir de ce brutal coma. A son réveil, il a eu l’impression d’être un autre homme. Un miraculé, oui, mais en même temps une sorte de fantôme incapable de renouer avec la routine du passé.

Désormais, ses proches n’ont plus tout à fait le même visage, ni sa femme Geraldine, ni ses deux enfants. «C’était comme si je n’avais plus eu le moindre rapport avec mon ancienne existence. Comment expliquer que j’étais revenu à la vie différent de celui que j’avais été, et que j’étais incapable de me focaliser sur la petite république d’amour que nous avions soigneusement construite avec Geraldine?» dit Sean, dont on va peu à peu découvrir tous les secrets.

Ces secrets sont cachés derrière la «toile vierge» de son passé et son accident lui a fait prendre conscience que, pour renaître à une seconde vie, il lui fallait partir en quête de ce passé-là. Ne plus l’occulter, ne plus le censurer mais, au contraire, briser le mur du silence et accomplir ce qui le hante depuis toujours: retrouver les traces de sa mère biologique, dont il ne sait presque rien, afin de se réconcilier avec lui-même et de connaître sa véritable identité. «Comment dire à Geraldine, ajoute Sean, que je lui mens depuis des années, qu’elle ne sait pas réellement qui je suis car je ne le sais pas réellement moi-même?»

Ce que raconte alors Bolger, c’est l’histoire de la reconstruction affective de Sean, l’enfant adopté, l’enfant blessé que l’on traitait de bâtard dans la cour de son école. Est-il le fruit de la honte, du viol ou de l’inceste? Pourquoi sa mère l’a-t-elle abandonné sans donner la moindre nouvelle, sans laisser la moindre trace? «Avait-elle vu les yeux d’un homme qu’elle haïssait chaque fois qu’elle plongeait son regard dans le mien? Ou avait-elle secrètement célébré mon anniversaire chaque année tandis que sa famille s’agitait dans la maison autour d’elle, sans rien connaître de ses larmes ni de son secret?» demande Sean, dont on apprendra que sa mère biologique, Lizzy, lui a donné naissance à 19 ans dans le dortoir d’un couvent et s’est occupée de lui pendant quelques semaines, tendrement penchée sur son berceau. Avant qu’une religieuse ne lui retire cet enfant conçu hors mariage, pour le confier à l’adoption…

Dans ce récit qui ressemble à la fois à une enquête policière et à un exorcisme intime, Sean reconstituera peu à peu le puzzle de son origine et, en arpentant les montagnes, il rencontrera ceux qui ont connu sa mère, une de ces adolescentes irlandaises dont l’humiliation et les souffrances se répercutèrent sur les générations futures.

C’est à toutes ces femmes que rend hommage Bolger, archiviste des histoires familiales où l’on étouffe d’inavouables secrets sous la lourde chape des interdits et des tabous. Avec ce commentaire de Sean: «J’avais grandi dans un monde où la respectabilité était l’objet d’un culte général. Ivrognerie, violence domestique, n’importe quel péché était accepté, à condition de rester caché. Les couvents et les asiles étaient des lieux indispensables où ce qui pouvait salir la respectabilité était dissimulé.»

Cette histoire, Bolger l’a longtemps portée en lui. Dans une préface où il évoque la question de l’adoption en Irlande, il explique que son roman a connu, lui aussi, une seconde vie: il en a publié une première version en 1994 et il l’a totalement remanié parce que, écrit-il, «j’étais parti sur une fausse note en chargeant Sean Blake de trop de colère et de comptes à ­régler». Et Bolger donne une autre clé pour éclairer son récit: «Contrairement à mon héros, je n’ai pas été adopté, pourtant la mort de ma mère, qui eut lieu lorsque j’avais dix ans, a sans aucun doute laissé un manque et des regrets dont on retrouve trace dans le vide que ressent Sean de n’avoir jamais connu sa mère biologique.»

Dans de nombreux romans de Bolger, on voit des enfants perdus partir à la recherche de leur propre vérité et cette quête souvent douloureuse s’apaise dans Une Seconde Vie , récit au terme duquel des villageoises viennent enlacer Sean dans le cimetière où il a retrouvé les traces de ses ancêtres. Il sait alors qu’il pourra échapper aux fantômes qui le traquaient, et il ajoute: «Je sentis les bras de ces femmes qui se refermaient sur moi, enlevant chacune, dans la caresse sûre et tranquille d’une mère, une bribe de mon chagrin.»

1959, naissance à Finglas en Irlande. Les romans suivant sont parus en français:

La Ville des ténèbres, Presses de la Renaissance, 1992 Le Ventre de l’ange, Le Passeur, 1994

La Musique du père, Albin michel 1999

Un Irlandais en Allemagne, EJL, 2001

Tentation, Albin Michel, 2001

Le Voyage à Valparaiso, Albin Michel, 2003

Toute la famille sur la jetée du Paradis, Joëlle Losfeld, 2008

«Commentexpliquer que j’étais revenu à la vie différent de celuique j’avais été?»

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