Impossible de ne pas être frappé par le contraste: alors que «Hacksaw Ridge» de Mel Gibson décroche six nominations aux Oscars, «Silence» de Martin Scorsese, avec le même Andrew Garfield dans le rôle principal, doit se contenter d’une seule. Entre l’art primaire de l’auteur de «La Passion du Christ» et celui ô combien plus raffiné de celui de «La Dernière Tentation du Christ», il n’y a pourtant pas photo! Mais c’est aussi dire si «Silence» est un film ardu. Renonçant à toute séduction, il pose très sérieusement des questions de foi, tout en laissant la place au doute. Pas la meilleure recette de succès en ces temps partagés entre un retour du fondamentalisme et un rejet d’autant plus radical du religieux!

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Aujourd’hui septuagénaire, l’Italo-Américain aura traîné ce projet pendant un quart de siècle. A l’arrivée, un film fièrement indépendant avec pas moins de 32 producteurs crédités pour compenser l’absence d’une «major» hollywoodienne. D’où une lassitude inhabituelle qui a vu Scorsese prophétiser une prochaine «fin du cinéma»? Par ailleurs, «Silence» est aussi un remake. Ou du moins une nouvelle adaptation du roman éponyme de Shusaku Endo (1966), le «Graham Greene japonais», après «Chinmoku» de Masahiro Shinoda (1971). De quel côté qu’on le prenne, pas une proposition majoritaire.

Prosélytisme contre inquisition

On s’en rend compte tôt, avec une séquence de torture de missionnaires portugais par les soldats d’un seigneur japonais. Celle qui suit, au siège de l’ordre jésuite de Macao, voit deux jeunes prêtres effarés devant la nouvelle de l’apostasie de leur mentor, le père Ferreira, décider de partir sur ses traces afin de stopper la rumeur. Même si l’anglais remplace le portugais, tout ceci est interprété avec un tel sérieux que nous voilà avertis: soit on consent un petit effort pour se plonger dans l’état d’esprit de l’époque, soit on est parti pour plus de deux heures pénibles. Une expérience qui nous a rappelé le méconnu «Magnificat» de l’Italien Pupi Avati (1993) et son immersion dans un Moyen Age où Dieu était une certitude partagée par tous.

S’agissant de la tentative manquée de christianisation du Japon, cette certitude des braves jésuites se trouve bientôt confrontée à une autre réalité. Guidés par Kichijiro, un drôle de paroissien traumatisé, Sebastiao Rodrigues et Francisco Garupe abordent en 1638 cette terra incognita. Ils s’y retrouvent d’abord accueillis avec gratitude par un village qui pratique sa religion en secret: le christianisme a été décrété illégal dans un pays tout juste unifié par le shogunat et ses fidèles sont impitoyablement persécutés. Les conditions de vie sont misérables, il faut se cacher et l’inquisition ne tarde pas à repasser par là. Au bout d’une errance qui sépare les deux amis, Rodrigues, capturé, subira sa propre «passion» avant d’apprendre la vérité de la bouche même de Ferreira. Finira-t-il par abjurer ou non sa foi?

Le reste est silence

Cette quête n’est pas sans rappeler celles d’«Il faut sauver le soldat Ryan» (Spielberg) et d'«Apocalypse Now» (Coppola)! En fait, toute l’action se résume ici à des répétitions – autant d’imitations du Christ – tandis que la narration en voix off style journal intime et les dialogues tournent presque uniquement autour de questions de foi. D’où un suspense très relatif entrecoupé d’épreuves (pendaisons à l’envers, crucifixions en mer, etc.) jusqu’à ce que Rodrigues se retrouve à son tour poussé à piétiner une image pieuse en signe de renoncement. Et si son martyre n’était qu’orgueil? Pourquoi Dieu se refuse-t-il à rompre son silence?

Ce dernier devient logiquement la clé d’une mise en scène qui, tout en restant dans le canon néoclassique du cinéaste, rejette l’emploi de ficelles hollywoodiennes, à commencer par une musique qui solliciterait l’émotion. Même tournant à Taïwan, Scorsese semble plutôt s’être inspiré des maîtres japonais, Mizoguchi, Kurosawa et Oshima. Face à un Andrew Garfield habité d’une intensité monomaniaque pas forcément aimable, il oppose d’étonnants acteurs japonais: Yosuke Kubozuka en disciple faible rappelant Judas, Issei Ogata en grand inquisiteur aussi maniéré que machiavélique, Tadanobu Asano en traducteur-tourmenteur bouddhiste. De leurs confrontations naît peu à peu une image d’une complexité croissante, où il s'avère que même les supposés «méchants» ont leurs raisons. Avec au bout du périple un Liam Neeson impérial qui vient enfoncer le dernier clou: si l’idée même du Dieu chrétien ne cadre pas avec les structures mentales d’une culture si radicalement différente, à quoi bon insister?

Certes, ce long voyage tortueux a de quoi épuiser. Mais après tout, pas forcément plus que son prédécesseur, ce «Loup de Wall Street» qui se vautrait dans l’ignominie de notre temps. Et comment ne pas souscrire à sa belle conclusion d’une foi envisagée comme ultime rempart contre l’incompréhension du monde, intime conviction inexpugnable plutôt que vérité imposable à d’autres?


*** Silence, de Martin Scorsese (Etats-Unis – Taïwan, 2016), avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson, Yosuke Kubozuka. Tadanobu Asano, Issei Ogata, Ciarán Hinds, Shinya Tsukamoto, Yoshi Oida. 2h41