Avec Andy Warhol (1928-1987), il vaut mieux commencer par jouer le jeu avant de chercher à dénouer l’intrigue dont il tire habilement les ficelles. L’exposition Le Grand monde d’Andy Warhol que présentent les galeries nationales du Grand Palais, à Paris – plus de 130 portraits sur un millier peints par l’artiste – offre le spectacle des stars, des puissants, des personnages de la jet-set et de la scène de l’art dont Warhol a fait le portrait pendant un quart de siècle, de Marilyn Monroe en 1962, déclinée dans plusieurs formats, à Farah Diba en 1978, au Genevois Jean-Paul Barbier-Mueller (sur deux panneaux noir et bleu foncé incrustés de poudre de diamant, 1980) ou à la princesse Diana (1982). Andy Warhol a tout fait pour paraître superficiel, intéressé par l’argent; les prix faramineux atteints par certains de ses tableaux dans les ventes aux enchères ont contribué à fixer sa réputation.

Alain Cueff, le commissaire du Grand monde d’Andy Warhol, et le Suisse Rudi Baur qui en assure la scénographie, ont conçu leur exposition comme un mille-feuille dont on peut parcourir chaque couche sans être dérangé par les autres. D’abord le name-dropping, cette pratique qui consiste à signifier aux autres qu’on possède de solides relations en parsemant la conversation de noms ronflants. C’est alors le défilé des vedettes, transformées en images clinquantes sous les couleurs warholiennes. Ensuite, un décor joueur, un peu fantaisiste, quelque fois égayé par le papier peint au motif de vache conçu par Warhol lui-même. Sacré Warhol, l’argent, la jouissance, la fête… Et le portrait d’une société saisie par la croissance, l’enrichissement et l’ostentation. Mais l’illusion est brisée ici et là, au détour d’une salle, avec une Chaise électrique sur fond rouge (1967-1968), quatre Crânes (1976) – ces memento mori, si fréquents dans l’histoire de la peinture depuis la Renaissance –, ou certaines figures à l’apparence spectrale.

Tout commence d’ailleurs par un autoportrait, The Lord Gave me my Face, but I Can Pick my Own Nose (1948). Warhol se peint dans un style bâclé à la mode de l’époque avec de grands yeux chassieux, un nez proéminent qu’il fera corriger plus tard par la chirurgie esthétique, et un énorme index fiché dans la narine droite. On est comme on est, mais on peut toujours s’en moquer, dit cet Andy qui n’est encore qu’un designer graphique entamant une brillante carrière. Warhol va se faire connaître à New York aussi bien par des couvertures de disques que par une ligne de chaussures pour femmes et par ses maquettes pour la presse. Habile, rapide, inventif, il colle à ce temps de course à la consommation, d’innovation technique et, revers de la médaille, d’éclatement des relations sociales observé dès le début des années 1950 par le sociologue David Riesman dans un livre devenu célèbre, La Foule solitaire.

Dans cette foule, mieux vaut se faire connaître. Mais ensuite, à quoi cela sert-il? La mort est là, toute proche. C’est la mort et la beauté de l’apparence qui vont lancer la carrière de portraitiste d’Andy Warhol. En 1962, Marilyn Monroe disparaît; suicide, excès médicamenteux, mystère criminel. Le peintre s’intéresse à un autre mystère: la disjonction entre l’image durable et la vie brève, l’apparence et la disparition. Il leur donnera une forme, un style, une technique (lire ci-dessous), aussi précis qu’aisément reconnaissables, où la recherche flatteuse de la beauté, de l’effacement des effets destructifs de l’âge voire de la mort elle-même, est associée avec la capacité de tomber exactement sur l’image que le modèle tente de donner de lui-même.

A cause de son appétit pour les techniques qu’il asservissait à ses fantaisies – photo, cinéma, enregistrement sonore, dont on peut voir de brillantes illustrations dans une autre exposition parisienne, à La Maison Rouge – et de son graphisme inspiré par la communication de masse, Andy Warhol passe pour un artiste tourné vers l’avenir, pour un inventeur de pratiques et de formes nouvelles. L’exposition du Grand Palais montre au contraire un homme qui appartient à la lignée des grands portraitistes de cour ou de potentats financiers, politiques et religieux, les Titien, Rubens, Hals, Rembrandt ou Goya, dont l’œuvre (parfois louée et recherchée, parfois rejetée comme celle de Rembrandt abandonné par une clientèle qui avait cessé de s’y reconnaître) flotte en équilibre instable entre l’obéissance à la commande et la recherche de la vérité.

Le Grand Monde d’Andy Warhol. Galeries nationales du Grand Palais, Paris. www.rmn.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi: 10 - 22 h (je: 10 -20 h). Jusqu’au 13 juillet; Warhol tv. La maison rouge, Paris. www.lamaisonrouge.org. Ouvert me- di: de 11-19 h (je: 11-21 h). Jusqu’au 3 mai.

L’expo est conçue tel un mille-feuille dont on peut parcourir chaque couche sans être dérangé par les autres