Disparu à 39 ans, Luís Miguel Rocha promène son lecteur avec ses complots au Vatican

«Le Dernier Pape» remonte à la mort de Jean Paul Ier, en 1978. Le roman est basé sur l’hypothèse d’un assassinat qui a bel et bien circulé. Dans ce scénario-là, la loge P2 aurait joué un rôle… Décédé d’une longue maladie le 26 mars dernier, l’auteur portugais a conçu un suspense sur un thème à la mode, mais qui a son charme intemporel. Le cycle compte quatre volets

Genre: thriller
Qui ? Luís Miguel Rocha
Titre: Le Dernier Pape
Trad. du portugais par Vincent Gorse
Chez qui ? L’Aube noire, 496 p.

En exergue de l’un des derniers chapitres de son roman, Luís Miguel Rocha cite un troublant extrait attribué au journal du pape Jean Paul Ier, daté du 20 septembre 1978, quelques jours avant sa mort: «Les années du Christ seront mes jours. Aujourd’hui, c’est le vingt-cinquième jour de mon pontificat, et le Christ a vécu trente-trois ans.»

Le 29 septembre, tôt le matin, Albino Luciani était retrouvé mort dans son lit, victime d’un infarctus. Trente-trois jours après le début de son pontificat.

Maître de l’ombre

Intriguant. D’autant que le Vatican a d’emblée empêché toute autopsie en ordonnant l’embaumement du corps. Il n’en fallait pas plus pour lancer, et nourrir, les théories du complot. La principale attribue la responsabilité du meurtre supposé au cardinal Villot, secrétaire général du Vatican, et à Mgr Paul Marcinkus, aux commandes des finances de l’Etat pontifical. La loge P2 et son maître de l’ombre, Licio Gelli, ont aussi été cités. Un nom qui peut rappeler quelques souvenirs en Suisse, puisque Licio Gelli avait été arrêté au sortir d’une banque à Genève en 1982, s’était enfui de la prison de Champ-Dollon avant d’être repris. A 96 ans, il est toujours assigné à résidence en Toscane.

Luís Miguel Rocha reprend ces hypothèses pour bâtir son ­thriller. Il mêle habilement réalité et fiction, en faisant reposer son scénario sur une liste de notables du Vatican corrompus, impliqués dans de troubles affaires, dont la loge Propaganda Due ou P2, documents qu’aurait possédés le pape nouvellement élu en 1978. Celui-ci aurait envisagé de destituer de leurs postes certains hauts responsables, dont le cardinal Villot. Ainsi serait né le complot, ourdi pour empêcher ce ménage dans la Curie.

Le Dernier Pape, dont le titre demeure énigmatique à la fin de sa lecture, démarre le 29 septembre 1978. Une façon d’exposer son cadre initial. Au fil des pages, le suspense se révèle tout à fait contemporain. Premier élément de fiction, il postule la survivance de la loge P2, dont les historiens ont noté la dissolution en 1981.

De nos jours, le Père Diego Lorenzi, naguère secrétaire d’Albino Luciani, tombe par hasard sur la fameuse liste. Il décide de la faire circuler, et pense à l’un de ses amis, un ancien militaire portugais qui fut membre de la loge avant de s’en repentir. Sa fille est la filleule de Père Lorenzi. Toutefois, s’adresser directement à lui paraît dangereux.

Documents codés

L’homme d’Eglise choisit de transmettre les documents, dont une partie est codée, à sa filleule, Sarah, laquelle vit à Londres. En vacances au moment de la réception des papiers, elle ne les trouve qu’au moment où une terrible machinerie s’est déjà mise en branle. Son parrain et d’autres personnalités liées à l’affaire ont été tués. Sarah va se retrouver dans la posture de la protagoniste impliquée malgré elle dans ces machinations et ces coups de théâtre, aux côtés d’un mystérieux protecteur. Ils devront notamment faire face à un fort nerveux représentant de la CIA à Londres…

Durant ce mois d’avril, Luís Miguel Rocha aurait dû se rendre aux rencontres Quais du polar, à Lyon, et à Paris, pour promouvoir son roman. Il est décédé le 26 mars à 39 ans d’une longue maladie dans sa maison de famille au Portugal, ont indiqué les proches et Manon Viard, directrice de la collection L’Aube noire. Comme son héroïne, l’écrivain a vécu à Londres quelques années, avant de revenir au pays, travaillant à la fois pour la télévision et ses romans.

Le Dernier Pape inaugure un cycle, sobrement intitulé «Complots au Vatican», qui comprend quatre volets – et en restera là, après cette disparition brutale. La traduction du deuxième volume, La Balle sainte, est en cours. Dans une franche logique de feuilleton, L’Aube en offre le premier chapitre à la fin de cet opus.

Traduit dans plus de 20 langues, Le Dernier Pape connaît un succès considérable. On peut le juger inévitable: depuis les triomphes, en termes de ventes, de Dan Brown avec Da Vinci Code et surtout, rétroactivement, Anges et Démons (2000), les vaticaneries et autres histoires de conspirations en soutane sont à la mode. Elles ne cessent de se répandre, plusieurs fois par année, dans des romans plus ou moins intelligents qui accaparent les gondoles des librairies, des supermarchés et des sites de livres électroniques.

Qu’est-ce qui distingue ce roman-là? Luís Miguel Rocha a pour lui une manière presque paisible, tranquille, de détailler ses manipulations et ses complots. Il ne cherche pas à noircir le trait et à dramatiser à outrance son canevas, lequel, dans son rapport à des suppositions de complots bien vivantes, a déjà son poids historique.

L’auteur prend parfois une ­distance, s’assumant en conteur guidant son lecteur. Un style un peu ancienne école qui, ici, fait mouche, pour donner à ces machinations une fraîcheur originale.

,