Rock’n’roll

Dernier pogo à la Dolce Vita

Trente ans après ses débuts, le mythique club lausannois s’offre un somptueux album, histoire de se souvenir par le texte et par l’image

Dernier pogo à la Dolce Vita

Trente ans après ses débuts, le mythique club lausannois s’offre un somptueux album, histoire de se souvenir par le texte et par l’image

Nous allons chanter les combats et les héros électriques qui les premiers mirent le feu à la ville de Lausanne.

En ces temps obscurs, la capitale vaudoise n’avait pas le goût de la fête. Elle macérait dans le protestantisme et le provincialisme, cossue, replète, contente. Le Summer of love qui avait embrasé la Californie, le joli mois de mai qui avait bousculé Paris n’avaient guère eu de répercussions sur la bourgade lémanique.

Certes, au début des années 70, on était descendu dans la rue pour protester contre le prix des billets de cinéma. Bien sûr, en 1977, Jean-Pascal Delamuraz qui, avant d’être un visionnaire européen révéré, était un syndic radical tendance Dézaley, avait interdit le Living Theater, suscitant l’ire des milieux culturels.

Lausanne bouge

A l’orée des années 80, les choses changent. Ecœurée par les subventions allouées à l’Opéra, la jeunesse zurichoise descend dans la rue et Zurich brûle. Dans la foulée, Lausanne bouge. Le «ras l’bol» général est décrété. «Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim se paie par la certitude de mourir d’ennui», scandent les manifestants. Ils revendiquent avec insistance un centre autonome.

Après quelques échauffourées, la municipalité met à disposition une maison pourrie, sise à la rue Saint-Martin. Le Centre autonome sert de point de ralliement à tout ce que la ville compte de marginaux et de rebelles. La bière y coule à flots dans une atmosphère densifiée par le cannabis.

L’atelier adjacent à cette fumerie connaît une carrière fulgurante. A peine plus gros qu’un autobus, ce «petit local humide au fond d’une arrière-cour boueuse et puante» devient le point cardinal de la musique électrique. Baptisé Orwell 84, car en ces temps le no future était proche, le bunker accueille les stridences électriques les plus extrêmes. L’endroit est anaérobie, suintant; les punks pogotent sur un sol couvert d’une couche de fange mêlant la boue, les mégots, la bière et pire. Devant, on compisse les murs, on fait des feux de joie avec les poubelles, on est civilisation nouvelle.

Trou à rats

Les pieds dans la gadoue, la tête dans les étoiles, la jeunesse lausannoise passe un hiver de rêve. Mais cette enclave libertaire est un affront au propre en ordre, ainsi qu’aux règles d’hygiène élémentaires. Trop de nuisances sonores, trop de miasmes. Au printemps de 1982, le Cabaret Orwell ferme ses portes.

Nostalgiques de leur «trou à rats», les anciens du cabaret, dont Jean-Marc Richard, futur Kiosque à musique, ou Fernand Melgar, futur Vol spécial, réunis au sein de l’association Koprock, militent pour donner une place à la musique vivante au cœur de Lausanne.

Après d’âpres négociations, la ville leur cède un ancien dépôt des trolleybus, maisonnette exiguë, remplie de transformateurs électriques. Loin de se décourager, les Koprockiens retroussent leurs manches et, dotés d’un budget de 150 000 francs, travaillent d’arrache-pied pour transformer la ruine en une pimpante salle de concerts bleu nuit. La Dolce Vita ouvre ses portes les 13 avril 1985.

L’amateurisme enthousiaste des débuts cède rapidement le pas au professionnalisme. Blaise Duc (direction administrative) et Marc Ridet (direction artistique) prennent en main les destinées du lieu. Une fois joué ce classique des politiques évincés au profit des pragmatiques, l’aventure commence. Elle s’avère plus sensationnelle qu’on n’aurait osé l’imaginer.

Quatre jours par semaine, le club ne désemplit pas. Prévu pour accueillir 150 personnes, le lieu affronte en fin de semaine des marées de 3000 fans, venus de Genève, de Zurich et plus loin pour des concerts de haute qualité.

Bashung en rodage

Après deux formations locales, Sam Frank et The Bucks, le troisième concert est assené par Sonic Youth. «Nous étions affamés, maigres, méchants et prêts à incinérer l’atmosphère avec des guitares», se souvient Thurston Moore, guitariste du combo new-yorkais. Il se souvient aussi que son camarade Lee Ranaldo avait «glorieusement» vomi sur la moquette de Marc Ridet. It’s only rock’n’roll…

Têtes brûlées du rock alternatif et vieux briscards (Nico, Jorma, Dr. John) se succèdent sur la scène. L’exiguïté des lieux entraîne un rapport de proximité exceptionnel avec le public. Noir Désir, Manu Chao ou les Red Hot Chili Peppers y font leurs débuts. Bashung y rode sa tournée 86.

On y croise Eric Clapton («Very nice place, mais trop bruyant pour moi») ou Julian Lennon en visite avec Claude Nobs. Stephan Eicher aime passer derrière le bar pour servir des bières; sur scène, il est bombardé de petites culottes. Keith Haring y passe une soirée à graffiter les parois et le sein des éphèbes. «Mon club de rock new-yorkais préféré dans les années 80? Facile, la Dolce Vita, à Lausanne», s’amuse Pierre Keller, futur réformateur de l’ECAL.

Plus qu’une scène, la Dolce Vita est le lieu de convergence des énergies, un creuset culturel. On y voit les premières mises en scène de Denis Maillefer, les premières vidéos de Fernand Melgar, les premiers dessins de Mix & Remix. Tout un visuel se développe à travers les affiches fleurissant sur les murs.

Le club rock opère aussi sa jonction avec Lavaux, revendique son enracinement territorial à travers la cuvée Dolce Vita, dont les étiquettes sont dessinées par des artistes de talent, de Poussin à Tardi. S’il a pu sembler contre-nature, ce mariage du jus de vigne et de la musique procédait d’une intuition géniale. en mixant la tradition et l’innovation, le Pays de Vaud et l’underground new-yorkais.

Sous l’influence de Pierre-Jean Crittin, passionné par toutes les musiques qui viennent d’Afrique, fondateur du magazine Vibrations, la programmation s’écarte de la new wave pour célébrer le hip-hop et le jazz, avec de grands noms comme Ice T, Manu Dibango, Linton Kwesi Johnson, Randy Weston, Cassandra Wilson… Et puis, les meilleures choses ayant une fin, la «Doltch’» ferme ses portes au printemps de 1999, dans l’indifférence. Mais son souvenir perdure à jamais…

«Je me sens comme un fantôme errant au milieu de toutes ces photographies. Je vois ce que je n’ai pas vu et qu’on ne verra plus jamais. Les peintures d’une grotte enfin mise à jour, bouleversantes», éditorialise Philippe Djian. Le romancier a vécu à Lausanne, mais trop tard, le club fermait. Ses amis lui en parlent encore «avec respect, amour et nostalgie».

30 000 photos à trier

S’il reste de cette épopée un million de souvenirs non consignés, il manquait un acte officiel borne pour parler aux jeunes générations d’un temps où il n’y avait pas de musique à Lausanne. Dolce Vita – A Music Club, Lausanne Switzerland remédie à cette scandaleuse carence.

«Pourquoi invoquer toutes ces ombres aujourd’hui? Pour témoigner que cette histoire a réellement existé, que ce monde disparu n’est pas une légende», écrivent les auteurs du livre.

Il a fallu cinq ans à Blaise Duc, directeur du département Design & Promotion RTS, Marc Ridet, qui dirige la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles, et le DJ Stephan «Mandrax» Kohler pour mener à terme ce projet. Solliciter des témoignages, rétablir la chronologie des concerts, dénicher des photos rares. Yves Leresche a suivi assidûment les cinq premières années du club. Ses 30 000 photos ne sont pas nécessairement rangées par ordre alphabétique… «On trouve Sonic Youth dans l’enveloppe Elliott Murphy», rigole Blaise Duc.

Graphé d’un dessin emblématique de Keith Haring, le livre est beau comme une dalle de marbre noir. «Honnêtement, je crois qu’on n’aurait pas pu faire mieux», soupire Blaise Duc. Il a raison. Une lithographie impeccable met en valeur des photos noir et blanc qui saisissent le geste éphémère des massacreurs de guitare et la lumière éternelle dans les yeux des spectateurs.

Municipalité électrique

En 1986, pour fêter le premier anniversaire du club, la municipalité est venue trinquer. Elle n’a pas eu le droit à la parole, juste à la musique. Jean-Jacques Schilt (Ecoles) était à la batterie, Yvette Jaggi (Finances) au sax et le syndic Paul-René Martin à la lead guitar…

Ce happening décontracté a scellé l’alliance de la culture et de la politique à Lausanne. La porte s’est ouverte qu’allaient bientôt emprunter Matthias Langhoff et Maurice Béjart. Ce soir-là, s’est dessiné l’avenir de Lausanne, ville ouverte.

Que reste-t-il de nos 20 ans? Que reste-t-il de la Dolce Vita? Des souvenirs, des cendres, des regrets éternels? Mieux: une dynamique.

,

Thurston Moore

Guitariste de Sonic Youth

«Nous étions affamés, maigres, méchants et prêts à incinérer l’atmosphère avec des guitares»
Publicité