Genre: Policier
Qui ? Henning Mankell
Titre: L’Homme inquiet
Langue: Trad. d’Anna Gibson
Chez qui ? Seuil, 554 p.

Il tire donc sa révérence. Plutôt, il va s’écarter. Il va laisser le monde continuer sa course folle, celle qu’il n’a, au fond, jamais comprise. On ne dévoile rien: l’éditeur claironne sur la couverture de L’Homme inquiet qu’il s’agit de «la dernière enquête» de Kurt Wallander, commissaire exerçant en ­Scanie, au sud de la Suède. ­Henning Mankell confirme l’information en fin de roman, avec une belle élégance. Wallander se retire dans sa nouvelle maison, face à la mer. Avec son chien crotté, et son indécrottable nostalgie.

Le personnage était né, dans son pays, en 1991, lors de la publication de Meurtriers sans visage. Comme pour boucler la boucle, le dernier roman comporte plusieurs allusions à cette première enquête, sur l’atroce assassinat d’un couple de retraités. Pendant cette investigation, le commissaire d’Ystad affrontait pour la première fois les préjugés envers les demandeurs d’asile. Une découverte des tensions de la société dans laquelle il vivait, et qu’il avait comme occultées jusqu’ici. Justement, ce rapport au monde forme le cœur de l’ultime histoire.

L’Homme inquiet montre d’abord un Wallander entamant la soixantaine avec la hantise de l’isolement qu’avait connu son propre père, «le vieux», celui qui peignait toujours le même tableau. Le policier se soucie de son âge – même si, en premier lieu, il n’est pas «l’homme inquiet» du titre. Linda, sa fille – figure du roman Avant le gel (2005) –, a accouché de Klara. Elle vit avec Hans, dont le père fut officier de marine, aux commandes de sous-marins. Et voilà que le capitaine à la retraite disparaît. Puis sa femme. L’affaire concerne Stockholm, où ils vivent, mais Wallander s’en mêle. Affrontant les heures sombres de la Guerre froide, lorsque la droite nationaliste de Suède haïssait Olof Palme et les sociaux-démocrates, accusés de trahir le pays au nom de la neutralité… Le militaire disparu avait-il eu vent de manœuvres douteuses? De secrets d’Etat dangereux, dont la révélation aurait mis en lumière des accointances avec les Soviétiques? Ou la vérité est-elle exactement inverse?

Pour l’auteur, le retour à l’époque de l’affrontement Est-Ouest n’est sans doute pas anodin. Comme s’il fallait enfin comprendre ces décennies qui ont laissé davantage de traces qu’il n’y paraît. Et comme si le monde n’avait peut-être pas autant changé que cela. Vivant entre la Suède et le Mozambique, Henning Mankell n’est pas à proprement parler un écrivain coupé des réalités: ses romans, de la série Wallander ou non, bruissent d’échos actuels, ou de l’histoire récente. Des craquements de son pays aux déchirements de l’Afrique du Sud, entre autres.

Il dit ses colères, aussi, par exemple en mai dernier, lorsqu’il faisait partie de la flotte qui tentait de casser le blocus de la bande de Gaza, brutalement interceptée par l’armée israélienne. Après tout, Meurtriers sans visage, son premier roman, évoquait déjà l’impression de perte de repères, le constat d’un quasi-paradis suédois en cours de déliquescence. Une solidarité rompue, un durcissement général du «vivre-ensemble». L’Homme inquiet apparaît bien comme la relecture, et la conclusion, de l’histoire initiale. Le commissaire a traversé deux décennies avec pour seul prisme son amertume, son regret d’une nation qui, au demeurant, n’a peut-être jamais existé.

L’affaire du commandant de sous-marins lui revient, métaphore pleine, pour plonger une dernière fois dans des eaux troubles. Fussent-elles anciennes: «Le passé se précipitait à sa rencontre. Se précipitait aussi vers lui le monde qui l’entourait, ce monde dont il avait toujours presque tout ignoré – même quand il devenait, comme c’était le cas à présent, un personnage secondaire sur la grande scène. Que savait-il aujourd’hui qu’il n’avait pas su avant? Pas grand-chose, au fond. Je suis toujours ce personnage en pleine confusion, à la périphérie des événements. Maintenant comme alors. Ce personnage inquiet et mal assuré dans la marge: c’est moi.»

Passé ses coups de sang, à travers Wallander, Henning Mankell confie à la fois une frustration, due à ce manque de prise sur le réel, et une mélancolie, qu’on espère douce. L’enquêteur peut jouir de sa maison, face au détroit. Un jour, veut-on croire, il sera apaisé.