Il était un des visages les plus aimables du jeune cinéma suisse, mais on l’a toujours connu vieux. Peut-être était-ce parce que nous étions jeunes, alors. Il est vrai aussi qu’il s’était vieilli d’une bonne vingtaine d’années pour tenir, dans Les Petites Fugues (1979), le rôle de Pipe, le valet de ferme qui, au soir d’une vie de dur labeur, acquiert un vélomoteur et, juché sur son engin pétaradant, découvre la liberté, les vastes espaces du Gros-de-Vaud où il a trimé tant d’années sans jamais lever les yeux vers l’horizon. Manifeste du nouveau cinéma suisse, le film d’Yves Yersin proclame la solidarité avec les petites gens et pousse un cri d’alarme: la machine va remplacer l’homme, les sans-grades comme Pipe sont condamnés à disparaître.

Six ans avant Les Petites Fugues, Michel Robin participait à un autre fleuron de la jeune cinématographie suisse, L’Invitation, de Claude Goretta. Il incarne le doux Rémy Placet par qui le scandale arrive. Le petit employé de bureau vend la maison familiale et emménage dans une demeure cossue de la campagne genevoise.

Il invite ses collègues pour une garden-party qui tourne au vinaigre. Les convives jalousent l’aisance financière soudaine de leur collègue. Le vernis social se craquelle et Rémy Placet se retrouve comme une petite souris au milieu d’une rixe de chats. Claude Goretta signe une fable satirique stigmatisant avec finesse le charme discret de la petite bourgeoisie helvétique dont Michel Robin incarne à la perfection la gêne et la gentillesse feutrée.

Un «comédien emblématique»

Sans Michel Robin, qui a prêté ses traits à deux de ses œuvres les plus décisives, le cinéma suisse n’aurait pas été ce qu’il est. Ce comédien emblématique était pourtant Français, né à Reims en 1930. Il a consacré l’essentiel de ses activités au théâtre: il est sociétaire de la Comédie-Française, il fait partie de la troupe de Roger Planchon et de la Compagnie Renaud-Barrault, où il joue Beckett et Brecht. Il décroche un Molière du meilleur second rôle pour La Traversée de l’hiver de Yasmina Reza.

Au cinéma, il s’inscrit dans une longue et belle tradition de seconds rôles qui le mènent de Qui êtes-vous, Polly Maggoo? au Fabuleux destin d’Amélie Poulain, de L’Astragale aux Adieux à la reine, de L’Aveu à Adieu Berthe. Il passe à pattes de velours chez Chabrol (Merci pour le chocolat), chez Resnais (Vous n’avez encore rien vu), chez Gainsbourg (Stan the Flasher), dans les comédies de Francis Veber (Le Jouet, La Chèvre) et même dans les nanars de Belmondo (Le Marginal).

Michel Robin est décédé cinq jours après son 90e anniversaire. Puisse l’au-delà être aussi ample que les champs du Gros-de-Vaud pour celui qui a défriché les chemins de la liberté dans Les Petites Fugues.