Quand Picasso aborde la dernière partie de son œuvre après les séries de variations, vers le milieu des années 1960, le monde des arts plastiques, on ne dit déjà plus les beaux-arts, est en effervescence tout autant que la société. C'est l'époque des remises en cause, le début des performances, des installations, l'irruption dans l'art des formes issues de l'industrie, du design, de la publicité, la démocratisation des nouvelles technologies de l'image, d'abord avec le film super 8, puis, très vite, avec la vidéo.

C'est aussi le moment où la figure de Marcel Duchamp, sa stratégie du ready-made (qui n'est d'ailleurs pas étrangère aux expériences menées par Picasso dans les années 1910-1920), commence à se substituer à d'autres figures tutélaires. On n'est plus artiste parce qu'on maîtrise l'héritage des anciens maîtres, mais parce qu'on se proclame artiste et qu'on donne suite à cette proclamation.

Dans ce contexte, Picasso cesse d'être la référence absolue pour les nouvelles générations d'artistes comme il l'était dans la première partie du XXe siècle. Il ne l'entend pas ainsi. Depuis le milieu des années 1950, il a repris son propre héritage à zéro. Et il a donné sa propre réponse à ceux qui pensaient, déjà à cette époque, qu'il fallait inscrire le mot fin sur l'histoire de la peinture. Sur le socle des Delacroix, Vélasquez, Manet, il a élaboré les nouvelles manières de peindre qui seront les siennes jusqu'à la fin de sa vie (lire ci-dessus). Il les développe avec ses nus, ses portraits de mousquetaires, ses autoportraits, toujours fidèle aux grands genres de l'histoire, dans des tableaux mais aussi dans d'impressionnantes séries de gravures. Il n'a plus besoin de se référer directement aux modèles qui le hantent. Son Nu couché jouant avec un chat ne renvoie plus directement ni à la Vénusdu Titien, ni à Olympia de Manet, ni à la Maja nue de Goya (voir en couverture), qui sont présentées à ses côtés dans la dernière salle de Picasso et les Maîtres. Il les continue, mais il est ailleurs.

Le bilan de ces années-là sera fait par deux expositions organisées dans la chapelle du Palais des Papes d'Avignon, ses tableaux de 69-70 en 1970 et ceux de 70-72 en 1973. C'est à la fois une surprise absolue, et une espèce de désastre critique. Picasso est traité comme s'il était un vieillard sénile acharné à se survivre à lui-même par certains de ceux qui étaient auparavant ses plus grands admirateurs. Il faudra plusieurs années pour que cette période soit réexaminée avec un peu moins de passion. Et pour que l'héritage du dernier Picasso se conjugue de nouveau au futur.