Dimanche soir, le spectacle de la soirée triomphale qui a suivi l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, place de la Concorde à Paris, a provoqué des poussées d'urticaire sur l'épiderme d'une partie non négligeable des acteurs et des consommateurs culturels français. Mireille Mathieu revenante fraîche émoulue de la télévision en noir et blanc, Enrico Macias reprenant les airs de l'époque de la décolonisation adaptés au goût du jour («Qu'elles sont jolies les filles de Sarkozy»), Jean-Marie Bigard, humoriste de troisième mi-temps, Arthur, télévisuel surexcité, ainsi que le trépidant Christian Clavier et quelques autres du même tabac en train de fêter la victoire, voilà qui augurait mal de l'avenir de la culture.

En France, la gauche a la réputation d'être le véritable porte-parole des arts et de la culture, du moins auprès des citoyens de gauche. Alors que la droite s'irrite depuis des décennies de ce qu'elle considère comme une usurpation. Les années Jack Lang (de 1981 à 1986, et de 1988 à 1993), celles des paillettes (disait-on), de l'animation (la Fête de la musique par exemple) et des grands travaux du président (le Louvre, la Bibliothèque de France...), ont entretenu ce malentendu.

Depuis 1959, le statut du ministère a profondément changé. Il y a d'abord eu la période prophétique et universaliste d'André Malraux. Puis de fortes personnalités comme Jacques Duhamel sous Pompidou ou Michel Guy sous Giscard d'Estaing. Il y a eu la période de l'animation culturelle avec Jack Lang. Et après lui, celle des administrateurs sans éclat, de droite comme de gauche, tentant de présenter une vitrine culturelle acceptable et de faire face aux sollicitations des créateurs.

La campagne électorale aura au moins eu le mérite de mettre tout le monde d'accord. La politique culturelle de l'Etat occupe une place congrue dans le programme du gagnant comme dans celui de la perdante. Ils promettent tous les deux de soutenir la création - de la «stimuler», dit celui de Nicolas Sarkozy - et de développer l'éducation artistique tout au long de la scolarité. La culture est un «levier de la réussite scolaire», disait Ségolène Royal. Quand au président élu, il a l'intention d'intégrer le Ministère de la culture dans celui de l'Education nationale, comme ce fut le cas entre 1992 et le printemps 1993 à la fin du deuxième mandat de François Mitterrand.

On a suffisamment dit, depuis des mois, que cette élection marquait un changement de génération autant qu'un changement de style. Jacques Chirac était un connaisseur des cultures extra-européennes et un amateur de musique contemporaine. François Mitterrand était considéré comme un lettré. Valéry Giscard d'Estaing admirait Maupassant et se piquait d'écriture. Georges Pompidou était un amateur d'art contemporain et de poésie. Quant à de Gaulle... Qui est capable de dire avec certitude quelles sont les véritables préférences de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, et les domaines de l'art pour lesquels ils entretiendraient une passion. Ils ont paru aussi lisses l'un que l'autre durant la campagne, et bien décidés à déléguer le dossier.

L'élection de Nicolas Sarkozy ne modifiera pas en profondeur la politique culturelle nationale. Premièrement parce que le budget du ministère est «sanctuarisé» (expression de droite comme de gauche signifiant qu'il sera d'environ 1% de celui de l'Etat). Deuxièmement parce que ce budget est dévoré par le nombre croissant des grandes institutions coûteuses comme la dernière venue, le Musée du Quai Branly. Troisièmement parce que la décentralisation donne plus de pouvoirs et d'initiatives aux régions, aux départements et aux villes, l'Etat n'étant désormais plus l'unique puissance culturelle. Quatrièmement parce que la privatisation des ressources par l'appel au mécénat et au sponsoring, appelée de ses vœux par le nouveau président, n'est pas récusée par la gauche. Seule différence probable, le dossier perpétuellement repoussé de l'assurance chômage des intermittents du spectacle ne sera pas traité à leur avantage par le futur ministre de la Culture.